Venise à double tour: Jean-Paul Kauffmann

JP Kauffmann a décidé de retrouver un lumineux tableau entraperçu dans une des églises fermées de Venise. Humblement, car il sait que Musset et Goethe ont déjà tout dit sur cette ville qui vieillit sans changer, il va utiliser ce Mc Guffin pour nous promener. Au fil des pages, il nous raconte ses séjours antérieurs, ses endroits préférés, et la grande histoire.

Les églises fermées de Venise

Il y a les églises brièvement ouvertes pour les offices ou pendant la Biennale, les églises privatisées, les églises exécrées et les églises vraiment fermées à double tour. En effet, en incapacité de protéger et d’entretenir tous leurs trésors architecturaux et artistiques, le Patriarcat et les administrations de la Sérénissime préfèrent les condamner. Décision fâcheuse puisque les portes closes favorisent l’humidité ascendante et accélèrent la dégradation des murs et des oeuvres. Il y a une quarantaine d’églises fermées, où dorment des Tintoret, des Tintoretto (# Tintoret fils ), des Veronese, des le Titien, des Tiepolo, et des  Palma le Jeune…

La quête de JP Kauffmann

Paul Morand avec « Venises » semble être un modèle pour notre auteur.

Sartre aimait Venise, il l’a prouvé en écrivant «la reine Albemarle ou le dernier touriste». Sartre a parlé de l’eau de Venise comme personne. Il en parle avec une telle intelligence et une telle délectation – c’est aussi beau que du Bachelard –  Qu’il est décourageant de s’attaquer après lui à un tel sujet. Ce texte inachevé est un pas de côté dans son œuvre. Il révèle un Sartre inattendu, loin de l’écrivain engagé. Il prend un vrai plaisir à nommer, à ressentir, à faire entendre le relief sonore de la langue. Expérience unique du corps où tout fait sensation. Il s’est désencombré, dégagé. Sartre l’Italien. Le livre total, anti-touristique »

Kauffmann se fait guider par Alma, guide-interprète, Alma : »Je ne suis pas sûre que Venise convienne à notre époque. Il faut avoir un rapport au temps et au silence pour pouvoir la savourer : être un dégustateur »

Ils sollicitent « le Cerf Noir » et le « Cerf Blanc ». Le premier, Grand Vicaire, règne sans partage sur San Benetto, San Fantin, Spirito Santo notamment. Le Cerf Blanc est un grand érudit qui a cartographié et inventorié scrupuleusement les monuments, églises de La Sérénissime. On attend la page 267 pour ouvrir ses classeurs et en apprendre un peu plus sur San Lorenzo, Sant’Anna, et Terese.

Résultat

On retrouve la liste des églises convoitées et effectivement visitées à la fin du livre. 

Venise fait mentir l’adage : «  Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée »: Jean-Paul trouve des portes entrouvertes, des portails dé-cadenassés donnant sur une vitre hermétique, des promesses d’ouverture non tenues, des entrebaillements, des passe droit, la suggestion d’un territoire inconnu, comme sur la toile de Montebello ( merci pour la photo au blog luxavenis).

Montebello: la porte des Terese à Venise. Merci à luxavenis

Les Terese (dont la porte est en couverture du livre et donc de ce papier), sont en décomposition. Malgré la persistance d’autels somptueux,  » la beauté a tout simplement été injuriée. »

Sant’Anna, désacralisée dès 1807, après avoir été démembrée, est devenue un gymnase, puis a été abandonnée « C’était donc cela, ma quête des églises fermées. Entrevoir un édifice brisé, hors d’état, si affreusement mutilé qu’il est impossible d’imaginer son état d’avant. une grange, un entrepôt, certainement pas une église »
Kauffman s’introduit subrepticement à San Lorenzo, où est cachée la tombe de Marco-Polo, à l’occasion d’une visite de chantier destiné à en faire un musée d’art contemporain. Il finira par obtenir une belle visite guidée.
Santa Maria del Pianto, comme un théâtre dont les dessous restent cachés.
En rentrant « chez lui » sur la Giudecca, , il a un soir  la surprise de trouver Santi Cosma e Damiano ouverte; un incubateur de Start-up y a posé ses bureaux…
SSan Lazzaro dei Mendicanti , visitée trop facilement et par surprise au décours d’un concert a frustré notre homme en le privant des indispensables préliminaires.
La Misericordia, a été transformée en laboratoire de restauration d’art.
Le jardin d’Eden (Frederick Eden), qui lui est finalement ouvert par une connaissance de son épouse…

Que doit retenir le touriste ?

D’abord qu’à Venise, il ne sera pas seul. Il vit dans la ville 54 000 vénitiens pour 30 millions de touristes par an. Pas seul et pas forcément apprécié. Alman’est pas tendre: «… le fantasme actuel, la Venise insolite et cachée…se dissocier de la multitude ! Ou la vanité de se croire plus malin que les autres. Surtout, ne pas passer pour un touriste.  J’ai sans arrêt des demandes sur les adresses secrètes de Venise. Mais les secrets doivent être respectés». Kauffmann, lui, reconnaît au moins au touriste la beauté de son émerveillement.

Il y a quand même des endroits à visiter !

  • Le Musée Diocésain, le Bambi du « cerf noir » est un ancien couvent bénédictin élégant et désert qui recèle des merveilles.
  • Le Musée Correr, ses collections (Venise à vol d’oiseau, Barbari, 1500) et son café
  • Loger sur la Giudecca pour le calme et pour la vue sur Venise, en profiter pour faire cantine à la trattoria Altanella
  • Torcello et son église byzantine oubliées dans les marais.
  • Nico, glacier sur la promenade des Zattere

CONCLUSIONS

J’ai dégusté ce livre. J’en suis ressortie désireuse de Venise, nourrie, apaisée par cette intrigue hors du temps, hors du monde. Le propos est porté et enrichi par des citations toujours pertinentes, dont beaucoup m’ont plongée dans de profondes réflexions : « Il ne faut pas perdre l’utilité de son malheur » a résonné en moi en cette période de deuil. JP Kauffmann est une auteur prolifique et multi-primé, dont je lirai d’autres livres.

Il est impossible d’entendre que cette ville, où 30 millions de touristes par an viennent dépenser leurs sous, n’ait pas le moyen de d’utiliser utilement cette manne pour entretenir son patrimoine. Où va l’argent ?

Quand j’arrêterai de travailler, probablement en 2022, j’irai à pied à Rome, puis j’irai vivre quelques mois d’hiver à Venise, en attendant que Chéri-chéri ne se libère. Il pourra me rejoindre les week-ends. Et de là on prend l’Orient Express ou autre transsibérien.

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