Une femme chez les chasseurs de têtes, Titayna

Un livre par une dingue, sur les dingues. Une très belle jeune femme est allée explorer le rapport à la mort de plusieurs peuples, dans les années 1920.
Le livre se poursuit avec ses souvenirs d’aviation, et un récapitulatif de sa carrière de journaliste reporter. TItayna, Elisabeth Sauvy, de son vrai nom, est née tranquillement dans le Roussillon. Ayant décidé, malgré un solide bagage universitaire, que la routine boulot dodo n’était pas pour elle, elle va s’auto-proclamer explorateur journaliste, en se glissant dans les bagages de diplomates, en vivant de rien, et en étant à peu près jamais payée.

Chez les Toradjas du Centre Célèbes, Indonésie

L’indonésie  s’est bien calmée depuis les années 1930. La peuplade des Toradjas, encerclée par la civilisation, a conservé, certainement plus pour très longtemps, ses coutumes. Ce peuple, d’après Titayna très bien élevé, courtois et urbain par ailleurs, a de mauvaises d’habitudes. Quand papi meurt, on le garde ficelé sur une chaise au milieu de la salle à manger, où il pourrit paisiblement entouré de ses proches. Pour assaisonner le riz familial avec un peu de son âme, on gratte son cadavre en putréfaction pour récupérer du jus. Accessoirement, on imagine l’odeur dans le village et dans la case, avec toutes les bêtes tropicales qui doivent venir au festin. La famille en vient certainement à espérer une séparation définitive. C’est la première mort, l’esprit du défunt reste dans la chair gangrenée sans se résoudre à partir au pays des ancêtres.

La deuxième mort, c’est quand il ne reste que les os, ça prend six mois à un an. Là, plusieurs tribus peuvent se réunir pour célébrer ensemble le départ des âmes de leurs morts. On se met en transe avec des fines herbes du pays et du vin de palme, on égorge quelques 300 buffles, on se barbouille de sang frais et on se gave de viande pendant plusieurs jours. La description de cette hystérie collective est proprement hallucinante, l’auteure répète plusieurs fois qu’elle était seule femme blanche au milieu de 7000 sauvages ivres de vin et de sang ;  on peut faire des rêves bizarres après.

La troisième mort est la création du tombeau, le Tao-Tao, figure humaine où l’âme des plus fortunés pourra se reposer entre deux réincarnations.

Titayna expose ses théories sur le cannibalisme : «  comme tous les cannibales, les Toradjas sont végétariens. Leurs religions, comme toutes les religions du monde, basèrent leurs pratiques mi sur des traditions magiques, mi sur des règles d’hygiène. Que la chair dévorée légalement soit humaine ou animale ne fait aucune différence d’un point de vue moral, du moment où l’assassinat est admis. Tuer des gens à la guerre et laisser leurs cadavres la proie des corbeaux ne constitue pas un progrès sur le fait de leur rotir la cervelle. Ceux que l’on appelle sauvages ne commirent pas de crime plus gran que celui de détruire leurs ennemis : la civilisation perfectionna seulement les moyens de destruction et transforma en vertu le goût du combat .»

Chez les Dayaks du Centre Bornéo

Notre héroine retrouve les chasseurs de tête dans la jungle de Bornéo, spongieuse et humide comme ce n’est pas permis. Moustiques et sangsues l’ont vidée. « A Bornéo, les sangsues de forêt vivent par millier sur les arbres, les feuilles,  les herbes. On les trouve partout : dans les nattes, le bois, les vêtements. Rien ne les arrête. Filiformes, elles glissent à travers les étoffes, les oeillets de souliers, les bandes molletières. Suivant les régions, elles mesurent vides deux à sept centimètres, pleines elles deviennent prunes ou pommes. Tous ce qui vit leur est bon, par elles est détruit le gibier, sont décimés les troupeaux de buffles, anémiés à mort les hommes à la recherche des rotins ou des camphriers. Leur présence découverte, il ne faut pas se laisser aller à les arracher, elles emporteraient de la chair et l’infection serait certaine. Il faut, soit attendre leur chute gorgée de sang, soit la provoquer on les arrosant de jus de tabac. »

Là, on mange le cerveu de ses valeureux ennemis pour acquérir leur force, et leur intelligence, puis on expose leur crâne bien vidé devant sa maison. A priori, les gens à la cervelle médiocre, comme les européens qui ne savent pas conduire une pirogue, ou les femmes, n’ont pas à s’inquiéter pour leur tête.

La Caravane des morts.

Toujours attirées par les remugles de la mort, Titanya suit les corps plus ou moins bien embaumés de musulmans modestes qui n’ont pas eu les moyens de s’offrir vivants le voyage jusqu’à Kerbella. Des cabanes transportent les corps dans des sacs à travers l’Iran et l’Irak. On découvre au passage l’existence de la fête de l’Achourah des Shiites, qui se mutilent au sabre, parfois jusqu’à la mort pour revivre le supplice du Prophète et gagner une place au paradis. En comparaison les flagellations catholiques semblent des parties de guili-guili.

On a envie d’aller contempler les mosquées persanes : « j’erre parmi les jardins dallées de mosaïques ou chantent les jets d’eau. Et, tout à coup j’arrive face à cette mosquée, dressée au milieu du cimetière, abandonnée comme une tombe plus haute et je reste silencieuse devant le dôme turquoise se détachant sur le ciel d’un autre bleu. Cette vision de la Perse restera longtemps dans ma mémoire…   Ces villes termitières  couleur de sol, ces jardins de la teinte des routes, très au loin les montagnes changeantes, et dans cette douceur de ton, la note brusque de ce dôme bleu sur le bleu du ciel est d’un goût si aigu que ma joie est reposante comme la beauté et crispante comme la recherche. »

10000 kilomètres à bord des avions ivres.

Les aviateurs au service des trafiquants d’alcool pendant la prohibition. Rigolo.

Mes mémoires de reporter

TItayna nous raconte comment elle a arpenté le monde, n’étant pour ainsi dire jamais payée pour ses reportages, sa pauvreté ne lui a pas laissé d’autre choix que de vivre dans des conditions misérables, au plus près des populations les plus simples. Ce qui fait tout l’intrêt de ses témoignages.
Un dame exceptionnelle, au courage, à la résistance physique et à la persévérance incroyables.

Conclusion

Quand on lit ce livre, on est transporté dans des mondes inimaginables. La lecture est haletante, la narratrice époustouflante, c’est génial. Ames sensibles s’abstenir.

Lectures en rapport:

Femmes aventurières: Odette de Puigaudeau, Pieds nus à travers la Mauritanie

Cannibales: La croisière du Snark, Jack London

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