Sans jamais atteindre le sommet, Paolo Gognetti

Deux régions de culture tibétaine ont échappé à l’invasion chinoise, le Dolpo et le Ladakh. Paolo Cognetti est parti faire le tour de la Montagne de Cristal, en passant des cols à 5000m, mais sans jamais s’attaquer aux sommets. L’expédition a parcouru 300 kilomètres.

Paolo Gognetti, itinéraire au Dolpo, dessin de l’auteur

De Katmandou un petit avion les a déposés à Juphal (2400m). La caravane est considérable : elle comporte dix touristes, une équipe de douze locaux ; guide, porteurs, cuisiniers muletiers, etc, et 25 mules. S’y joindra un chien, ré-incarnation présumée de Peter Matthiessen dont le  livre « Le léopard des neiges » (1978) sera également du voyage, comme livre de chevet inspirant de Paolo. On trouve un vrai attachement à Matthiessen, et de l’émotion à repasser sur ses traces.

Peter Mathiessen, voyage au Dolpo

La promenade de 300 km va partir vers le nord, longer par l’ouest du Lac Phoksundo (3600m). Elle passera à Shey au sud de la Montagne de Cristal, montagne sacrée :

  • « Pourquoi la Montagne de Cristal est sacrée ?
  • Parce qu’on voit le Kailas du sommet.
  • Quoi ?
  • C’est ce qu’on dit.
  • Mais c’est pas interdit de monter là-haut ?
  • Si, puisque la montagne est sacrée.

Je le regardai et il me rendit mon regard comme quand on a affaire à un élève un peu dur à la détente. »

Puis la boucle se terminera à Ringmo. J’ai retrouvé les mêmes paysages qu’au Ladakh. On campera la plupart du temps. On mangera des lentilles et du riz. On s’émerveillera de mouflons bleus, au final très fréquents et pas le moins du monde effarouchés par les humains dans notre expérience de trek. Les temples et la culture boudhistes sont très présents et contaminent notre italien qui  souffre en altitude: « Je savais grâce à Peter que, chez les Tibétains, la montagne est peuplée d’esprits, non pas maléfiques mais sévères envers l’homme et je devais avoir rencontré le mien: «  Les obstacles au cours d’un voyage (…) sont l’œuvre des démons désireux d’éprouver la sincérité des pèlerins et d’éliminer les pusillanimes. » je savais aussi que ce démon ne me lâcherai plus de toute l’expédition, et j’étais déterminé avait montré ma sincérité. »

Un des compagnons de voyage de l’auteur fait le parallèle entre les Alpes qu’il a connues enfant et l’Himalaya d’aujourd’hui. Il retrouve les mêmes activités paysannes et forestières, les mêmes gestes, les mêmes conditions de vie, qui ont disparu depuis que nos Alpes sont devenues la grande banlieue des mégapoles. Au Dolpo il paraît évident que la mondialisation a déjà commencé dans ces régions reculées. Cognetti convient qu’on ne peut pas la déplorer, alors qu’elle s’accompagne d’une amélioration des conditions de vie matérielle pour ceux qui la reçoivent. Vivre en autarcie à 3 jours de marche de la première route, c’est tendance, mais quand on fait une appendicite, on meurt (commentaire perso).

La description du passage à 5000 m, de la part d’un homme de 40 ans, acclimaté à l’altitude depuis plusieurs jours, me rassure, moi la senior de 50 ans qui ai fait la même chose sans me plaindre: « Je levai les yeux et calculai qu’il me restait encore trois cents mètres de montée, un long et monotone sentier sableux. Je ralentis le pas, un pied après l’autre, le talon de celui qui avance pas plus loin que la pointe de celui qui suit, et calai dessus ma respiration. Droite, inspire ; gauche, expire ; un, deux ; pied, pied. Il fallait que je garde les yeux rivés sur le terrain, que je me concentre sur mon souffle et que je cesse de regarder vers le haut, vers le col car cela ne ferait qu’aggraver mon supplice. Je me dis que à ce rythme là je pouvais m’arrêter pour souffler à chaque tournant, et il devait y avoir trente pas au maximum, mais je me retrouvais à le faire tous les vingt, puis tous les dix. Une minute pour trouver de l’oxygène tout les dix pas… J’étais dans un état second lorsque je me retrouvais assis contre le tas de pierres du col, à 5300 m, incapable de parler ». L’art de l’écrivain voyageur de nos jours ne serait-il pas de transformer une expérience touristique bien encadrée – dix européens pour douze accompagnants- que nos amis Alibert treking me semblent proposer pour la modique somme de 5000 euros,  en épopée humaine?  Voilà, j’en ai fini avec le passage mauvais esprit / mauvaise foi de ce résumé de livre.

J’ai écouté Paolo Gognetti au Festival Etonnants Voyageurs. Il est bien sympathique. Il a reçu le Prix Médicis étranger 2017 pour Huit Montagnes,  livre écrit pendant une d’expérience d’isolement dans les Alpes. La couverture du livre est une aquarelle de l’ami Nicola Magrin avec qui il a fait le voyage. Je choisis cet extrait de l’aquarelle pour illustrer mon article car il rappelle l’expérience de voyage immobile et en solitude de Cognetti.  Je m’interroge : la solitude deviendrait-elle le seul voyage possible sur cette planète arpentée dans ses moindres recoins ?

Ce livre a sensiblement le même thème que «Destination Kailash», de Colin Thubron, ou les «Carnets du Ladakh » de Serge Safran. Reposant et dépaysant, qui m’a agréablement replongée dans mes souvenirs de vacances. C’est un récit relativement court, illustré de dessins de l’auteur.

Dessin de Paolo Cognetti, sans jamais atteindre le sommet

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