Pourquoi voyager ?

Les voyages sont à la mode. Il y a même des blogs débiles qui disent que si on n’a pas fait de tour du monde, à 50 ans, on a raté sa vie. Entre snobisme et besoin vital de parcourir le monde, quelle est l’importance des voyages dans la vie?

  1. Qu’est-ce que le voyage ?

Il y a mille et une façons d’être ailleurs. Voyager ça peut –être :

Une Visite, organisée par un tour opérateur, qui vous accueillera à l’aéroport en France et vous accompagnera d’avion en taxi,  de bus en hôtel, et de restaurant en train. Vous aurez une après midi libre le dernier jour. Si un imprévu survenait, vous seriez (pourriez peut-être) être indemnisé.

Comment Voyager: Voyage organisé: troupe de touristes asiatiques

Un Séjour. Vous restez assez longtemps quelque part, pour un stage (j’apprends l’anglais à Oxford), pour une mission professionnelle (formation SAP à Portland), pour travailler (reportage de guerre à Mossoul), pour s’entrainer (surf à Bali), pour progresser spirituellement (dans un monastère) dans un orphelinat pour grands singes… vous faites la connaissance d’’indigènes au cours de ces activités, vous êtes amené à partager plus ou moins leur quotidien.

Un Itinéraire historique: vous vous déplacez plus ou moins vite, avec un objectif plus ou moins officiel : un tour du monde parce que c’est trop stylé, le long de la Route de la Soie pour écrire un livre,…

Une longue randonnée à pied, un trek ou un pèlerinage.

Un voyage libre, en véhicule stop, au plus près des vrais gens.

Une retraite, seul au bout du monde, comme Sylvain Tesson dans les forêts de Sibérie.

Une Exploration : intrépide, vous allez là ou personne ne va, en assumant tous les risques connus et inconnus : Prjevlaski au Tibet, Cook en Océanie, … De nos jours les endroits inexplorés se font rares. La piste des voyages spatiaux m’interpelle, mais c’est encore trop cher pour moi.

Comment voyager: exploration

  1. Pourquoi partir ?

 Pour ne plus être ici. Pour fuir le quotidien, un travail aliénant, une routine désespérante…. vous fuyez un taf que vous n’aimez pas, ou vous ne savez pas quoi faire de votre vie. Vous voulez vous reconstruire après un psycho- traumatisme. Il est classique de dire comme Sénèque: « C’est d’âme qu’il faut changer, non de climat. Vous courez çà et là, pour rejeter le poids qui vous accable…. Mais, une fois délivré de ce mal, tout changement de lieu deviendra pour vous agréable. Jeté aux extrémités de la terre, dans quelque désert sauvage, tout vous sera séjour hospitalier. L’esprit du voyageur fait plus en cela que les lieux où il se trouve; aussi ne faut-il s’attacher particulièrement à aucun endroit. Il faut penser et dire : Non, je ne suis pas né pour tel coin de la terre; ma patrie, c’est le monde entier. Avec cette conviction, vous ne serez plus étonné de l’inutilité des voyages; c’est l’ennui qui vous chasse d’un pays à l’autre; le premier vous eût plu, si vous les regardiez tous comme le vôtre. Vous ne voyagez pas, vous errez çà et là, de contrée en contrée, tandis que le but de vos recherches, le bonheur, se trouve partout. »

Notez bien que notre philosophe ne doute pas de l’agrément du voyage, et estime même qu’un homme heureux est heureux partout. Il dit simplement qu’on ne guérit pas en voyageant. Et je le rejoins complètement: si du temps de Sénèque, si on déprimait comme notable éduqué sous le soleil de Rome, c’était une vraie dépression endogène à traiter par antidépresseurs.

En revanche, je parle pour ma paroisse, il me paraît entendable d’avoir besoin de fuir le quotidien : réveil matin, hop vite préparé, descendre la poubelle, transport, arrivée à heure fixe, pause de midi, après midi de travail, sortie, courses en passant, récupérer le courrier, mise en route d’une lessive, préparation du repas, manger en essayant de parler d’autre chose que du travail, étendage de la lessive, écran, s’endormir et recommencer. Cinq fois. Et le week end, waouh, sport, amis, ménage, grosses courses hebdomadaires. Couchers tardifs  et achat de légumes bios au marché local pour les fous-fous. Les plus intrépides se lanceront peut-être dans les bouchons pour aller randonner en Montagne ou plonger à la mer. Je ne parle même pas d’enfants. Et, 7 semaines par an au max, tu es libre. Mais pas trop longtemps à la fois, et pas forcément quand tu veux. Y’a pas besoin d’être fou pour ruer dans les brancards. Au contraire, c’est peut-être signe de bon sens.

Après on peut sortir du système et rester tranquillement chez soi à cultiver son potager.
Faut-il partir ? rester ? Si tu peux rester, reste ;
Pars, s’il le faut. L’un court, et l’autre se tapit
Pour tromper l’ennemi vigilant et funeste,
Le Temps ! Baudelaire : Le Voyage

 3. Les voyages: Marché, mode, instinct ?

Générant des chiffres d’affaire astronomiques, de l’ordre de 10% du PIB mondial d’après l’Organisation Mondiale du Tourisme, le voyage est encouragé par les médias et conséquemment socialement valorisé. Le tourisme de masse, l’année sabbatique, les tribulations en famille, expéditions à pied de 8000 km,  le tour du monde en autostop… Tout le monde veut arpenter la planète à sa façon: 1,2 milliards de touristes ont voyagé à travers le monde en 2016, toujours selon l’OMT. On tient son blog, on s’astragramme, on twitte du bout du monde… Une mode déplorable au moment où il faudrait au contraire se calmer sur les émissions de carbone?

Snobisme de bobos qui se racontent leur voyages autour d’un apéritif végétarien et local? Affichage de moyens financiers? On connait les prix exorbitants de treks au Bouthan ou de voyages organisés d’exception. Malgré la floraison de sites expliquants comment voyager avec trois fois rien, on sait qu’avoir réalisé un Tour du Monde signifie que vous avez dépensé 10 000 euros pour les plus raisonnables.

Pour autant, les humains primitifs ont peuplé la terre en migrant. De Marco Polo à Sylvain Tesson, en passant par les écrivains romantiques et tous les explorateurs, les humains sont toujours allés voir ailleurs. Je pense qu’on a ça dans le sang. Comme les souris, dont on mesure la vivacité intellectuelle au nombre de trous qu’elles explorent en 5 minutes. Nous, c’est le nombre de pays par an.

4. Pourquoi  voyager ?

Voyager pour voir le monde en vrai

Voir les vestiges du monde qui a été, voir le monde qui est. Le voir, et surtout le vivre. On peut voir des photographies, parfaites car prises par des professionnels, ou avec des points de vue inédits. Toucher et renifler un volcan, c’est une sensation inoubliable. On peut regarder des films. Mais monter par le premier téléphérique de la journée au sommet du Pain de Sucre de Rio de Janeiro, être accueilli par une serveuse à l’accent chantant, et boire un petit café au soleil, entouré de singes effrontés, ça ne fait pas le même effet que regarder un documentaire sur le Brésil dans son canapé. Plonger dans des eaux tropicales, c’est jouissif. Arriver, après quatre jours de marche et d’hébergement spartiate, au dessus du Machu Pichu, quand la brume se dissipe au petit matin, c’est exactement la même vue que sur la photo, mais on n’est pas content pareil.

Voyager pour se dégourdir l’esprit

Quitter son confort, ses repères. Tout implique une décision: où dormir, quoi manger, rester ou partir. A Sumatra, simple fait de prendre le bus implique une analyse de trajectoire et de durée annoncées en langue inconnue, un effort de négociation pour approcher un prix décent, et souvent une épreuve physique. Le cerveau se réveille, la vigilance s’active, tout prend plus de relief et de l’intérêt.

Vous découvrez des pays où on tue les animaux juste avant de les faire cuire: ici, garder un animal mort c’est dégoûtant, et notre sacro-sainte chaine du froid est une hérésie sanitaire. Vous découvrez qu’avec la même eau on peut cuire les légumes, puis faire la vaisselle, puis se laver… Quelle chasse d’eau ? c’est quoi ?

La richesse du voyage, c’est le décalage perpétuel entre notre référentiel et la réalité, ce qui demande adaptabilité et humour.

Voyager pour faire des rencontres

Les vraies rencontres avec les vrais gens modestes sont rares. La barrière de la langue, la barrière sociale, existent partout. Même si, dans les pays émergents, apparait une génération de jeunes qui ont appris l’anglais à l’école.
Mais à moins d’avoir des contacts à l’avance, dans les pays non anglophones, la communication n’ira pas loin avec les locaux. Ou alors, il faut prendre le temps de séjourner et  socialiser.

En revanche, en voyage, on rencontre des voyageurs, de toutes les tailles et de toutes les couleurs. Jeunes qui crapahutent avant d’attaquer les études supérieures, familles en goguette, cadres en année sabbatique, retraités à vélo, fous de photo, humanitaires, expatriés,  .. Anglais, américains, allemands, australiens, brésiliens, asiatiques, quand même surtout des ressortissants de pays riches, sinon ça s’appelle un migrant. Et avec tous ces voyageurs, aux histoires différentes, aux expériences instructives ou cocasses, aux projets insensés, aux conseils avisés, on se régale.

Pour cela, encore faut-il être dans un état d’esprit favorable à la rencontre. Parce que chez nous, on est entourés de gens sûrement formidables qui méritent d’être connus: on en a sur le palier mais on leur dit à peine bonjour, il y a aussi notre voisin de train, et l’épicier arabe du coin…  De même, les transports en commun poussifs bondés de gens improbables sont furieusement pittoresque en vacances, mais insupportables au quotidien.

Voyager pour progresser spirituellement

Il serait bien naïf de confondre voyage et accomplissement personnel. On peut voyager bête, en galopant comme un canard sans tête, pour « faire » le plus de pays possible, et ajouter des trophées à sa mappemonde. On peut voyager idiot, calculette à la main pour faire les kilomètres les moins chers possibles, évaluer l’intérêt d’un monument ou d’un musée au ratio prix d’entrée/temps passé… On peut voyager ignare, persuadé que le Mékong se jette dans la Baie d’halons (vécu)…. On peut voyager méchant, refuser de goûter local, être mal élevé, grossier, condescendant, raciste,… Sans aller jusque là, il faut se méfier des grandes systématisations, confortables pour l’esprit mais pas adaptées à variabilité du monde et de l’humain. Prenons exemple sur Nicolas Bouvier : « il y a des esprits organisés, qui font leur valise, traversent un pays ou y séjournent, puis  … font le tour de la question. Moi ce sont plutôt les questions qui m’entourent, m’encerclent, m’assiègent, et je pare les coups comme je peux »

On apprend beaucoup sur soi-même pendant qu’on voyage  » Seul le chemin connait le voyageur » disent les boudhistes.  Il faut accepter la perte de ses repères, lâcher prise, se mettre en apesanteur. La solitude, les randonnées, la frugalité, la contemplation des merveilles du monde, la rencontre avec des humains si différents mais si semblables, les temps de désoeuvrement et de réflexion facilitent certainement la maturation spirituelle. Tous les voyageurs au long cours se disent transformés par le voyage.

D’après Aldous Huxley, il convient de démystifier les grandes philosophies orientales ou autres: « voyager, c’est apprendre que tout le monde a tort. Les philosophies, les civilisations, qui de loin, vous semblent bien supérieures à la vôtre, vues de près, sont toutes, à leur façon, aussi désespérément imparfaites . Apprendre cela – et cela ne s‘apprend qu’en voyageant- mérite, il me semble, toute la peine, toute l’absence de bien être, et tous les frais d’un tour du monde »…. « A qui vient à peine de sortir des Indes, et de la spiritualité indienne, de la saleté et de la religion indienne, (Henry) Ford semble plus grand que Bouddha »

CONCLUSION

Quand on est touriste on croit que si on avait le temps on voyagerait mieux. Il faut rester humble et se souvenir que voyager n’a en soi  aucune valeur intrinsèque. Comment être autre chose qu’un simple spectateur. qui regarde, admire, prend une photo, la publie (ou pas) et passe à la suite ?

 

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