Passagère du silence, Fabienne Verdier

Commentaire également de « Entretien avec Fabienne Verdier, Charles Juliet »

et de « Fabienne Verdier et les Maîtres flamands », Alexandre Vanautgaerden

Ces trois ouvrages donnent des éclairages différents sur le travail de l’artiste.

Passagère du Silence

Fabienne Verdier rapporte ici une incroyable initiation de dix ans à la calligraphie, dans la Chine des années 80.

Fabienne Verdier est une artiste  mondialement reconnue pour ses toiles immenses « peintes » avec un pinceau géant suspendu qu’elle anime à la manière d’un pinceau de calligraphe chinois. Après des études d’art à Toulouse, elle est part s’initier auprès des Maîtres chinois. Elle se retrouve seule étudiante étrangère à l’Institut des Beaux Arts de Chongqing.Il s’agit une grande ville des bords du YangTseu, dans le Sishuan, au Centre de la Chine.

Passagère du Silence est un beau document qui mêle les étapes de la formation de calligraphe de Fabienne Verdier, une description, vécue dans sa chair, du quotidien difficile des étudiants chinois, des évocations de la Chine traditionnelle épargnée par la révolution culturelle, des rencontres avec  des ethnies reculées, et un état des lieux social et politique de la Chine communiste.

Du point de vue artistique, elle montre la volonté politique de faire disparaître les savoirs ancestraux au profit de techniques plus «modernes ». Il lui a été très difficile d’avoir accès aux enseignements de vieux artistes mis au ban de l’Institut. : Elle a reçu leurs confidences: « il m’a alors raconté son apprentissage : sa formation à la campagne, puis son travail dans un atelier. Depuis la révolution culturelle, il n’avait plus le droit d’enseigner son art. Accusé d’entretenir un culte rétrograde, traité de suppôt du féodalisme, il y avait été humilié, battu, torturé, exclu de la société. A présent, condamné à une retraite forcée, il pouvait sortir librement mais il vivait chez lui comme en prison car s’il mettait le nez dehors, il tombait forcément sur ses anciens tortionnaires. »

L’enseignement prodigué ne porte pas seulement sur la technique de la peinture, mais aussi sur la philosophie boudhiste (ou l’idée que je m’en fais) :

« Après des mois et des mois d’entraînement, j’éclatai, un matin d’hiver, devant mon maître :

– Ça ne va plus plus je sais plus où j’en suis. Bref je ne comprends plus rien du tout

– Bien, bien

– Je ne sais pas où je vais

– Bien, bien

– Je ne sais même plus qui je suis

– Encore mieux

– Je ne sais plus la différence entre le moi et le rien

– Bravo ! »

La vie quotidienne à l’Institut est spartiate ; douche deux fois par mois, repas frugaux, grande prudence dans les relations avec l « étrangère ». Les expéditions pédagogiques destinées à offrir des sujets aux étudiants de l’Institut ont permis à Fabienne Verdier d’entrer en contact avec des ethnies reculées : Buyi, Miao, Yi.

La cruauté du régime de terreur infligé à la population est décrit.

« Je vis la foule hurler au passage d’énormes camions transportant des détenus enchaînés. On observait pas ce silence respectueux qui accompagne le dernier voyage : les gens crachaient sur les malheureux leur lançaient des morceaux de pastèque.
– qu’ont-ils fait ils ont tué, volé demandais-je?

– c’est la pègre ce jeune a volé des pastèques. Autrefois on lui aurait tranché la main aujourd’hui on le fusille et c’est normal car il faut des exemples, sinon on s’en sortira pas.

Je restait interdite en découvrant que ces prisonniers étaient pour la plupart très jeunes.

On leur tirait une balle dans la nuque et on faisait payer la balle à la famille : « il n’y a pas de raison que ça coûte au peuple »

En conclusion c’est un livre passionnant. Fabienne Verdier peint, en transcrivant des dialogues, en racontant les petites histoires de son entourage, en rapportant ses expériences personnelles, bonnes et mauvaises, un tableau très vivant et attachant de la Chine des années 80 à 90. Le récit est vif, original, plein d’humour. Il y a quelques belles photographies.

Passagère du silence, Fabienne Verdier, Albin Michel, 2003

Entretien avec Fabienne Verdier, Charles Juliet

Le temps a passé. Nous sommes en 2007.

Fabienne Verdier a vieilli-rajeuni. Sa progression technique va de pair avec sa progression spirituelle. L’ascèse, la modestie, la disponibilité, la vacuité, font d’elle une interprète de la respiration de l’univers.

Elle plane aussi un peu:

 » Charles Juliet: L’inachevé d’une toile sollicite l’imagination, ouvre sur un possible devenir. Cherchez vous parfois à ce que certaines de vos toiles donnent une impression d’inachevé ?

– L’éclat du cerisier en fleur devant l’atelier est à en perdre la raison. Veuillez pardonner mon égarement, je me suis absentée longtemps à la contempler. L’inachevé est la porte d’entrée secrète… »

Fabienne Verdier et les Maîtres flamands, préface de Alexandre Vanautgaerden

2008- 2012? Ce document reproduit les carnets de Fabienne Verdier pour la préparation d’une exposition sur les Maîtres flamands. Le carnet est retranscrit, commenté et explicité.

Fabienne Verdier et les Maîtres flamands: cercles répondant aux vitraux en cul de bouteille…

Elle évoque des installations faisant écho aux oeuvres classiques, ici à la symbolique du cercle évoquée dans les « culs de bouteille » cités supra:  « Polyphonie de cercles: Envisager une haute installation sur 8 mètres de haut, une grille, charpente où se déploierait une énergie sonore hors norme! Une série de colonnes de souffles, un espace continu d’éléments tournants en suspension... »

Fabienne Verdier et les maitres flamands: « une scène comme un paysage charpente du monde »

Toutes les pages sont magnifiques. Tout au long du livre, la mise en résonance d’une peinture classique complexe et de graphisme très épuré, une écriture vive et intelligente; les réflexions de Fabienne Verdier éclairées par des commentaires subtils, interrogent sur l’universalité des symboles et des émotions.

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