Longue Marche, Bernard Ollivier

Confinée, en manque de livre frais, j’ai relu Longue Marche: La Route de la Soie, soit 12000 kilomètres à pied, à 60 ans, voilà qui force le respect, Bernard. La Longue Marche se fait en 4 étapes, de 1999 à 2002, non pas sur les traces de Mao, mais sur celles  de Jean Baptiste Tavernier. Jeanbat’ était un commerçant-voyageur du XVIIème siècle, qui a parcouru plusieurs fois la Route de la Soie et a même poussé jusqu’à Java. Il raconte ses expéditions dans « Les six voyages ».

Iténéraire de la longue marche de Ollivier sur la Route de la Soie

1-Traverser l’Anatolie, an 1999

D’Istanbul à la frontière iranienne: Tcherkesh – Tosya – Zilé-  Pazar – Tokat – Erzindjan –  Erzouroum – Pasinler – Agri – Dohoubayezit. Le sac à dos contient trois kilos de documentation, une tenue de rechange, un sac de couchage et un sac de bivouac, une couverture de survie, … soit 15 kilos avec le ravitaillement et l’eau.

Notre héros part comme un dératé, brûlant les étapes et la peau de ses pieds par la même occasion. Puis il prend le rythme de l’espacement des villages, trente à quarante kilomètres, correspondant à une journée de marche d’un chameau. Le village comprenait le caravanserail (hans), cour fermée par des écuries et les cellules abritant les voyageurs. Il pouvait être immense. Y était accolée une mosquée. En général, un marché à coupoles (bedesten) et un hamman se trouvaient à proximité. En pratique, le plus souvent, notre voyageur trouve les bâtiments en ruine. Les caravanserails situés en rase campagne, sont de dimensions plus modestes,

La longue marche, Caravanserail. Merci à Sumoro, par Pixabay

Le voyageur alterne des nuits dans des hôtels, pratiquement tous déglingués et répugnants, mais ou il a un peu d’intimité sinon de calme, et des nuitées invité par les locaux. Il découvre l’hospitalité légendaire des turcs: dans chaque village, il est accueilli, hébergé, nourri. Il est l’attraction de la soirée, drainant tous les gamins et tous les badauds des environs. La curiosité et la perplexité sont à leur comble quand il raconte son projet aux locaux, qui ne jurent plus que par les moteurs. L’accueil est un brin indiscret, mais aussi extrêmement chaleureux et amical.
« Hikmet,… fait cesser les questions de ses camarades en assurant que j’ai besoin de me reposer. Au matin, à mon réveil, il est déjà affairé à tout préparer pour que je puisse partir de bonne heure. Nous prenons le petit déjeuner tous ensemble. Hikmet m’accompagne en ville pour expliquer au pharmacien ce que je désire, une poudre cicatrisante pour accélérer la guérison de mes pieds. Puis j’endosse mon faix et mon hôte m’accompagne jusqu’à la route. Il est attendrissant. Lorsque je pars il me donne l’accolade et me dit en anglais : Merci tonton Bernard.
Merci pour quoi ? Toute la Turquie est là. Transposez la scène à Vesoul ou à Montauban. Croyez vous que vous puisiez y entendre « Merci tonton Hikmet ? ». De fil en aiguille, je pense à Ibn Battuta, le célèbre voyageur arabe… » qui vantait l’hospitalité turque. Si ma mémoire est bonne, Ibn Battuta a visité la Chine deux siècles avant Marco Polo… vérification faite, non ma mémoire n’est pas bonne, il y est allé 50 ans après l’italien.

Il y a les jours avec, où notre marcheur est en forme, et comme tous les vieux, s’émerveille de sa santé (j’ai le droit de le dire, je fais pareil): ce que ne font pas les jeunes, qui trouvent ça normal.  « Une nouvelle introspection, une de plus, me confirme que mes muscles se sont adaptés au régime sévère que je leur impose depuis maintenant treize jours. Le sac me parait léger. Mon pouls est descendu à soixante pulsations par minute et ne monte qu’à quatre-vingt cinq dans l’effort de marche. Apanage des athlètes de haut niveau, j’ai une récupération presque instantanée… je ressens une sorte d’ivresse venue de chacune de mes cellules. Dans ce paysage de rêve , je plane. Je suis enfin entré dans le nirvana du marcheur »

Le randonneur savoure les paysages, retrouve les anciens caravansérails, est la star d’un soir dans des villages reculés, et fait de belles rencontres. Il parle devant des gamins à l’école, échange avec des lettrés cachés dans les lieux les plus insolites, partage le diner des familles paysannes.

Il y a quelques jours sans, avec des attaques de chiens de berger, un détournement par les jandarmas, le découragement. Et à la fin, beaucoup de jours sans, en territoire kurde, où dépouiller le voyageur semble être une tradition. Notre héros avait prévu de cheminer jusqu’à Téhéran, mais une dysentérie amibienne lui fait perdre onze kg en 3 jours et le condamne, la mort dans l’âme, au rapatriement sanitaire.

2- Vers Samarcande, an 2000

Cette partie du périple consiste à aller de Erzouroum, au pied du Mont Ararat, à Samarcande, et donc à traverser l’Iran, le Turkmenistan et l’Ouzbékistan: Tabriz – Zanjan – Téhéran – Dasht e Kavir – Mash’had – Sarakhs – Karatoum – Tchardjou – Amou Darya – Boukhara . Cette fois le sac à dos contient un Global Positionning System ! Wouah !

Au début, sur la route de Tabriz, le coeur n’y est pas; Bernard suit une nationale pleine de camions, la barrière de la langue est infranchissable, les hôtels sont rares et tout aussi crasseux que dans le tome 1, et là, il n’est pas invité spontanément dans les familles.

A partir de Tabriz,  le moral remonte. Notre randonneurs prend goût aux iraniens: « Ils excellent dans l’art de mentir, de répondre à côté de la question, de voler leur prochain sans en avoir trop l’air, mais leur main est toujours tendue au voyageur à l’heure du besoin, et personne ne sait jouir comme eux du simple plaisir de se frotter à l’étranger qui passe »

Bernard visite Soltanieh, mausolée à la gloire de Ali, perdu dans la pampa, ; le monument est comparé en dimensions et en somptuosité à la Mosquée Bleue.

Soltanieh: merci au site visiter l’Iran autrement

Il traverse en voiture le Lac Namak, transformé en désert de sel puis aborde le désert de Dasht e Kavir. Il continuera la traversée à pied, trainant une carriole qu’il bricolée à Téhéran, prénommée EVNI.

Notre héros arrive comme projeté à Samarcande. L’hospitalité et les rencontres continuent d’enchanter son voyage. Je trouve que ça devient monotone.

3- Le vent des steppes 2001 et 2002

Les sommets du Pamir. Le voyage se poursuit en 2001, de Samarcande à Turfan: Kazarman, Kashgar – Akaou – Taklamakan – Turfan, en traversant le Kirghizistan et l’Ouzbékistan, avec les montagnes du Pamir et le désert. Une mention spéciale pour Kashgar et son célébrissime marché, vanté par les autres voyageurs. Bernard rend visite à la « concubine parfumée », puis il est impliqué dans une accident. Il découvre le manque d’hospitalité et de gentillesse des chinois envers les longs-nez, assez souvent rapporté par les voyageurs, qui peut se résumer par « meyo »: non.

Sur cette partie de l’itinéraire, la lectrice s’ennuie,  lassée de la répétition des soirées chez l’habitant qui ont fait le bonheur de l’auteur, mais qui se ressemblent toutes. Seuls les policiers corrompus, mais pas assez pour avoir un vrai suspens, mettent un peu de piment dans le récit. On commence à retenir que, en gros, la plupart des caravansérails de la route de la soie ont disparu.

Le vent du Gobi: en 2002, de Turfan à X’ian.
la lectrice a somnolé. Pas de monument extraordinaire à part la Grande Muraille… si ma mémoire est bonne ! Pourtant le style est agréable, la lecture intéressante, mais 12000 km avec le même randonneur.

Conclusion

Je change dans ma tête; ces récits m’avaient ennuyée il y a une quinzaine d’année; il faut dire qu’ils venaient dans ma vie au même moment  « de l’usage du monde » de Nicolas Bouvier et « Millenium ». La barre en termes de récit de voyage et de suspens était vraiment très haute. Cette fois, je mesure l’exploit et j’admire la façon dont l’auteur arrive à s’intégrer dans les familles et à instaurer un échange avec elles. En quoi ai-je changé? J’ai ralenti ma vie, j’attends moins d’action dans un livre, et le rythme de ceux-ci est particulièrement adapté au confinement… Et, aujourd’hui, j’ai presque l’âge de l’auteur. La perspective de partir un jour me rend attentive aux détails du voyage, aux tracas ou combines utiles. Attention, les infos datent de vingt ans.

La formule » tout à pied » est problématique. On est limité pas ses capacités pédestres, et par la charge sur le dos, qui ralentit. Une étape de plus de 40 km doit être une exception. Il faut déjà partir entrainé pour éviter de subir, comme dans le premier livre, des plaies aux pieds pendant trois semaines. Et Bernard avait un emploi du temps contraint par les dates de péremption des visas et par les saisons: la neige en montagne et la traversée de déserts au mois d’août étant à éviter. Ces contraintes l’ont empêché à plusieurs reprises de visiter des sites intéressants comme le cratère de chute d’un météore à la frontière turque, ou des villes remarquables en Iran. c’est dommage. Passer au pied du Mont Ararat sans tenter un bout de grimpette, ça me frustrerait. Plus je pense au tour du monde, et plus je trouve réducteur de le concevoir comme du « tout à pied, » ou « tout à vélo« ; la sagesse est certainement de s’adapter à la situation locale, quitte à acheter des vélos et à les revendre à la fin d’un épisode.

L’hébergement est un souci; l’hospitalité ne s’est probablement pas améliorée depuis 20 ans ( oui, l’an 2000, c’était il y a 20 ans les gars). En plus, j’aurais scrupules à profiter sans contre-partie de la générosité de gens bien plus pauvres que moi. A deux, on est moins facile à glisser dans une famille. Seule, gare à la sécurité. En revanche, on peut imaginer qu’il y a plus l’hôtels, maisons d’hôtes, Rbn’b.

J’ai aimé son point de vue sur la marche au long cours: « la marche à pied, sur une longue période, …procède en trois étapes:
– La première consiste à se délester:… le corps souffre, …l’esprit se libère
– La deuxième est celle du rêve et de la découverte. le corps aguerri se fait oublier…on devient alors plus attentif… L’avoir s’efface devant l’être…on croyait aller vers les autres et on arrive à soi-même.
– La fin n’est qu’à moitié triste… les projets se bousculent. »

Bernard Ollivier a, à son retour, fondé l’Association Seuil, qui s’est donnée comme mission de réinsérer des jeunes en difficulté par la randonnée au long cours. Il a décrit l’expérience dans le livre « Marche et invente ta vie ». Une lecture à prévoir.

Après Longue Marche, Marche et invente ta vie, par Bernard Ollivier

A lire également pour un autre point de vue: la Route de la Soie, aussi, mais en sens inverse: A l’ombre de la route de la Soie, de Colin Thubron

2 réflexions sur “Longue Marche, Bernard Ollivier”

  1. Bonjour
    Bon, 12000 km en presque 4 ans et par étapes , ok.
    En 1982 j ai fait cette distance de Bordeaux à New Delhi, à pieds bien sur, en 18 mois.
    France Italie Hongrie Roumanie yougoslavie Grèce Turquie Syrie Jordanie Arabie saoudite quatar émirats arabes unis sultanat d Oman sri lanka Inde.
    Voila
    Bon je n’ai pas publié dès mon retour, c était une erreur car j aurai pu alors décrire l état d esprit du moment. Le faire maintenant ne serai que transcrire un livre de bord qui n aurait aucune âme. Dommage

    Alain HERAL
    F 38780 SEPTEME

    Cordialement

    • Bonjour Alain
      C’est un voyage extraordinaire que tu évoques, et une sacrée performance. On voit actuellement fleurir des livres de voyages qui ne sont pas des exploits, ni du point de vue physique, ni du point de vue logistique.Tout l’intérêt de l’ouvrage reposant alors sur les capacités d’observation et les talents d’écrivain du narrateur. Comme le dit Berche Ngô, c’est la nuance entre un écrivain qui voyage et un touriste qui écrit. Nul doute que ton livre aurait été passionnant, mais 30 ans après, effectivement, il risque de lui manquer la fraicheur de l’instantanéité.
      Tu évoques la Syrie: nous avons la tristesse de voir d’année en année des pays dévastés par des guerres, avec des populations en souffrance et des trésors patrimoniaux dévastés.
      Cordialement, Grenadine

      … N’oublions pas que l’ami Ollivier avait soixante ans, et tentait de se rétablir après le deuil de son épouse.

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