Le vide et le plein, Nicolas Bouvier

Cet ouvrage est une recueil des notes prises par Nicolas Bouvier, au cours d’un séjour de deux ans à Tokyo, en préparation d’un livre de photos, textes et dessins qui sera publié sous le titre  « Japon ».

Les impressions, les réflexions, les descriptions, sont jetées telles qu’elles sur le papier. Elles expriment la pensée de l’auteur avant le travail de filtre, de tri et de polissage de l’écrivain.

On y trouve le meilleur et encore le meilleur.

Nicolas Bouvier nous rappelle à que les japonais sont  « une grande tribu du Pacifique Nord » qui a évolué en vase clos pendant un millénaire. Cela explique beaucoup de fonctionnements psychologiques et sociétaux.  On trouve souvent dans le livre des commentaires désabusés d’un voyageur pas vraiment séduit par la mentalité japonaise: « Acheté des laitues d’une vieille gesticulante dans un petit marché de plein vent. Son geste – que j’aime- de s’écraser le nez avec l’index pour signifier: moi, puis les paumes ouvertes balayant l’air devant sa figure pour dire : rien. Elle n’est pas allée à l’école. « Zen zen wakaranai » (elle n’y comprend rien). Ca ne nous empêche pas de nous entendre. Au Japon, la vivacité d’esprit semble être le privilège des simples. Les études les amidonnent et les engluent, tant qu’elles ne sont pas dépassées. »

De nombreux instantanés de situations cocasses ou pittoresques, qui vont des cérémonies dans les cimetières, à un strip tease, en passant par une école d’acupuncture, un voyage au bord de la mer…

Beaucoup de poésie. « Il y a de très beaux épouvantails au Japon. Certains sont d »ingénieuses petites orgues hydroliques en bambou qu’un filet d’eau fait ronfler et sangloter. D’autres sont de larges tambours de toile blanche, portant l’esquisse d’un visage et pivotant sur deux cordelettes tendues en travers des rizières. Au moindre souffle cette large face désolée bascule et vous menace. D’autre encore sont de grands fous colorés, titubant les bras en croix au dessus des épis. Véritables cauchemars pour les oiseaux, inventés par des gens qui les connaissent parfaitement. »

Des conseils au voyageur, voire des petites combines de développement personnel:

« Le voyageur qui approche un pays étranger doit obéir à certains processus mentaux. Tout d’abord, il lui faut systématiquement chercher les qualités, ou, comme dirait dame Sei Shonagon, la « chose agréable », et s’y accrocher comme une tique. Quant aux défauts, on les trouve, pas besoin de les chercher. La vie est courte aussi ce n’est pas la peine d’en consacrer la moitié à des irritations superflues. Ensuite comme dit Michaux: « tout ce qui ne contribue pas à mon édification: zéro ». En troisième lieu, parce qu’il y a moins de variété dans les qualités… L’invention dans le bien dispose d’un éventail beaucoup plus large que l’invention dans le mal – voir l’insupportable monotonie de Sade… l’Histoire d’O qui n’arrive pas à rebondir… Lorsqu’on a violé une femme – nonne ou vestale de préférence – de toutes les façons possibles, que peut-on bien faire de plus? … on peut encore brûler un feu rouge »

C’est un document sur Nicolas Bouvier. on y trouve des réflexions qu’il n’avait pas souhaité partager, des passages lumineux. On mesure la qualité du style de Nicolas Bouvier, éblouissant dès le premier jet. Son talent d’écrivain avec l’efficacité de son style, et son humour. J’admire toujours sa capacité à saisir les détails signifiants pour le lecteur, sa sensibilité et sa présence au monde.

Certains chapitres sur les rapports entre les japonais et leur visiteur sont très pertinents et transposables à beaucoup de voyages. Par exemple sur les rôles que jouent chacun, le fait que la communication qui est compliquée au sein même d’une famille, il ne faut pas la rêver idéale avec de parfaits étrangers dont on ne parle même pas correctement la langue. Les « considérations inactuelles » m’ont plongées dans des réflexions sans fin, qui vont bien au-delà du Japon et des voyages. je vous épargnerai de maladroites paraphrases.

C’est un document sur le japon des années 1965, avec des idées jetées sur le papier sans la censure du politiquement correct qu’on peut imaginer dans un livre. Je pense que lire « Japon » en parallèle serait bien intelligent, pour voir le travail de sélection de l’écrivain, comprendre ce que Nicolas Bouvier a jugé opportun, esthétique, pertinent, de rapporter dans le livre final. Le travail de rédaction finale mérite certainement d’être examiné.

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