Le vagabond de l’idéal, Paul Edouard Prouvost

A 25 ans, Paul Edouard a déjà parcouru 6500km à vélo en Amérique Latine et traversé l’Himalaya à pied sur 3600 km. Ca promet. Le vagabond de l’idéal, de la fièvre de l’argent au silence des cimes, se compose de trois parties : Le périple à vélo en Amérique du Sud, deux années d’audits financiers au Moyen Orient et en Asie, locomotion en classe affaire et taxi Mercedes cette fois, puis la traversée de l’Himalaya à pied.

1èrepartie : De Lima à Montevideo à vélo.

Notre héros atterri donc à Lima, et attaque d’emblée très fort pour atteindre les hauts plateaux par le col d’Anticona: cent cinquante kilomètres et 4800m de dénivelé positif en trois jours. Il traverse le Pérou par Cusco, le Machu Picchu, Puno, le Lac Titicaca, la Bolivie avec la Paz, Potosi, le désert d’Uyuni.

Paul Edouard Prouvost, désert d’Uyuni.

Après le passage du Licancabur, un petit crochet par le  Chili et le désert d’Atacama, où il s’est fait peur : « Aux abords du tropique du capricorne, je longe le désert d’Atacama qui serait le désert le plus sec du monde. Il y pleut 0,8mm par an. Et le soleil cogne chaque jour de l’année. Je regarde mes trois bouteilles. A pédaler sous cette chaleur écrasante, dans une montée interminable, huit heures par jour, les six litres d’eau vont fondre comme neige au soleil.  Prochain point d’eau inconnu, peut-être à la frontière ? Je réalise, je m’inquiète. J’avance alors à un rythme soutenu, ne bois que quelques gorgées et transpire des litres. Quatre-vingt kilomètres, toujours rien. Pas une voiture, pas un village. J’avale un bout de pain à la pause. Pas d’ombre et un soleil assommant. Je dégouline. Parti de San Pedro à 2400m d’altitude, je dois rejoindre la frontière à 4275m. Sur la carte aucun point d’eau indiqué entre les deux. Je suis anxieux, avec la sensation de m’engager vers une folie…. Qui avancera verra. »

En Argentine,  il trace plein Est vers le Paragay, le Sud du Brésil par Iguazu, et enfin l’Urugay, et le bain de pieds bien mérité dans l’Océan.

Malgré la traversée de faubourgs coupe-gorge, le camping isolé ou au contraire au bord des villages, il ne fera pas de mauvaise rencontre à part les chiens. Partout, les gens se montreront hospitaliers, aidants et généreux, et curieux de ce drôle de type avec ses 30 kilos de matos sur son vélo.

La conclusion de ce chapitre est douce-amère : « Après ce voyage l’écart se creuse, les voies s’écartent, les appels des deux chemins retentissent plus fort et plus extrêmes. La fable du loup et du chien sans cesse résonne en moi… J’ai suivi un court instant la voie du loup, et je me sens déjà reprendre celle du chien, … en espérant que la cravate ne laisse pas de traces trop profondes… Fidèle à moi-même, je me regarde sévèrement attendre le moment opportun où j’aurai le courage de me réveiller à nouveau. »

2èmepartie : Auditeur financier : Dubaï, Iran, Turquie, Chine, Egypte, Inde

Notre héros a trouvé un bon job : auditeur interne pour une multinationale française. Il analyse les structures asiatiques et orientales de ce grand groupe commercial. Il est basé à Singapour.

De là, il voyage pour examiner les organisations locales et la déclinaison des chartes commerciales, des plus hautes tours des capitales,  aux points de vente de province.

Pierre Edouard Prouvost à Singapour, vagabond de l’idéal devenu chien

Et il y a des surprises. Il reste pour le moins critique, voire inadapté : « On n’y découvre pas grand chose d’autre que la folie humaine. Ce monde où le pouvoir de vivre est laissé pour mort sur l’autel du pouvoir d’achat. La consommation, érigée en pilule du bonheur, est le pilier de la croissance qui enrichit les plus riches… En vingt ans,  l’espèce humaine a évolué d’un cran. On est passé de la consommation matérielle à la consommation virtuelle. Et les grands de ce monde en sont d’autant plus riches ! La vision de Marc Zuckerberg ? Faire en sorte que le peuple passe a minima 20% de ses journées sur facebook. »

Paul Edouard nous raconte les diners avec les directeurs locaux, l’amitié avec ses collègues auditeurs de tous pays, les arrangements avec le via et les conventions dans les pays pauvres, comment la France oublie ses grands principes quand il s’agit de contrats juteux. Il a remarqué, comme moi modestement, à propos d’événements politiques à l’étranger, le décalage entre ce que nous racontent les journaux et le ressenti des populations locales. Il évoque scandalisé ce qui malheureusement est notoire,  le décalage entre le mode de vie des hommes d’affaires et, à quelques pas, la misère crasse, en Inde en particulier.

3èmepartie : De Gangtok à Doda, tout droit, à pied.

Il est pressé, la femme de sa vie l’attend. Il vide son sac, il court dans les descentes, de la frontière du Bouthan au Cachemire. Il avale trois étapes en un jour au pied de l’Everest entre Namche et Lobuche.

Le vagabond de l’idéal; à pied à travers l’Himalaya

Comme pour beaucoup, comme Matthiessen, ou moi, l’Himalaya est une révélation, pas étonnant que le bouddhisme ait pris racine ici « Au loin, ces cimes enneigées semblent tutoyer le ciel, et moi, je retiens à peine cette émotion qui coule à flot. Et les yeux brouillés de larmes, je me sens comme foudroyé. L’émotion ne me laisse que par intermittence reprendre mon souffle. Je la sentais mûrir jour après jour, , elle a fini par exploser en moi comme une rivière de lumière qui jaillit et dépasse tout entendement. Peu importe le nom qu’on lui donne. »

Il y a les moments d’exaltation, mais aussi des journées terribles à passer des cols à plus de 4000m dans la neige, malgré les avertissements des villageois de vallées, les chutes et les paniques avec les pieds qui gèlent. Ils sont trop forts ces jeunes. Enfin, on n’a que le récit de ceux qui en réchappent .

Conclusion.

L’auteur a bien du courage, de la force, de la ténacité. Il a su se fondre dans des paysages extraordinaires et parmi les populations rencontrées. Ses observations sont fines, ses réflexions pertinentes et dérangeantes à la fois. Le désarroi du jeune homme qui a le choix entre faire une carrière brillante dans un milieu dont les principes le heurtent et s’extraire de la société pour vivre la « vraie vie » ne peut que me toucher, moi qui suis le chien de la fable depuis 50 ans. Il est immensément sympathique ce garçon.

Le style est efficace, le mode narratif un peu déconcertant avec des raccourcis vertigineux (6500km en 78 pages… ) et des focus bien choisis sur des moments signifiants. Je regrette un peu ce choix de trois livres en un qui me laisse sur ma faim et nous prive certainement de belles histoires.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.