Le léopard des neiges. Peter Matthiessen

Une expédition de zoologistes a traversé le Dolpo du sud au nord, en 1973, pour aller  étudier la saison des amours des mouflons bleus, les bharals, dont il fallait décider une bonne fois pour toute si ce sont des moutons ou des chèvres (je ne plaisante pas). Je spoile: ce sont des descendants des « ancêtres » des deux. Nos héros espéraient évidemment tous les deux rencontrer un léopard des neiges, et pourquoi pas un yéti.

Le léopard des neiges

Léopard des neiges

D’abord, le léopard des neiges, c’est le plus beau chat du monde; un gros chat de 50 kg, avec des chatons craquants.

Le léopard des neiges.Merci à l’auteur de la photo

Le léopard de neiges ? pas vu. Ils ont ramassé des crottes dans un sac plastique. Pas besoin d’aller si loin pour faire ça.

L’organisateur du périple, Georges Schaller (GS) est pour sa part un ours mal léché, que l’auteur, dans un syndrôme de Stockholm caractérisé, imprégné de bienveillance bouddhiste, va finir par apprécier.

L’objectif était de partir de Pokhara et de rallier Shey en 15 jours, début Octobre, pendant la brève accalmie entre la fin de la mousson et les premières chutes de neige. D’intempéries en mouvements syndicaux, nos héros prennent du retard et se trouvent enlisés dans la poudreuse, abandonnés par leurs porteurs, mais contents. Je ne sais pas si l’auteur en était conscient, mais il y a un moment de franc suspens dans le livre où on les imagine assez bien se résoudre à manger le premier mort pour revenir avec les pieds et les main et le nez gelés, voire ne pas revenir du tout.

L’itinéraire de Matthiessen dans le Dolpo

A partir de Pokhara, direction ouest, ils  longent la chaine des Anapurna par le sud jusqu’à Kusma, puis remontent la vallée de la Magyandi au sud des monts Dhaulagiri jusqu’à Dorpatan. De là, virage au nord par Tarakot et Dunahi.

Itinéraire de Matthiessen dans l’Himalaya

Par la Vallée de la Suligad ils  montent au Lac Phoksumdo, puis passent à grand peine le Kang La. Après, il suffit de descendre avec la Rivière Noire en laissant la Montagne de Cristal à l’ouest, jusqu’au Monastère de Shey.

Itinéraire de Matthiessen dans le Dolpo

Les descriptions de paysages sont brèves, intenses, et ne lassent jamais. Tout est évoqué en touches impressionnistes au cours du récit. Je pense qu’il faut féliciter aussi la traductrice pour la poésie, la précision, les couleurs du texte.  « Un chant d’oiseau et le déferlement du torrent sont les seuls bruits dans ce paysage silencieux, qui même sous la pluie a un caractère hallucinatoire, avec ses ravins, ses cascades, les pins fugaces et les nuages évanescents, les maisons aux couleurs d’incendie peintes de fleurs bizarres et de motifs étranges, les miroirs des rizières où le ciel se reflète, étagées sur un flanc de montagne. »

Il faut avoir randonné dans l’Himalaya pour comprendre ce que signifient de telles descriptions: » Ce matin je monte sur la montagne de Somdo… Après une pénible ascension de deux heures, je domine l’étang noir, et la gorge de la Rivière Noire qui remonte jusqu’à la passe de Kang s’étend tout entière sous mes yeux. Au delà de Kang, une muraille blanche et resplendissante remplit le ciel au sud-ouest; c’est le grand mur de glace du Kanjiroba, un rempart d’escarpements cristallins et de corniches aux ailes blanches qui s’élèvent à plus de 6000 mètres ».

Imaginez que la vallée verte se trouve 1500 mètres plus bas, les montagnes 2000 mètres plus haut, et avec de la neige…

Sherpas et porteurs de l’Himalaya

Les sherpas sont d’agréables compagnons, et ce ne sont pas les trekkers himalayens qui contrediront:

 » Comme toujours, les sherpas s’activent avec bonne humeur;… ils cherchent toujours à rendre service mais ne se montrent jamais trop empressés ni encore moins serviles; puisqu’ils sont rémunérés pour travailler, pourquoi ne pas le faire le mieux possible?… Comme le dit GS, « quand il y a des problèmes, c’est d’abord à nous qu’ils pensent ». Cependant leur dignité reste toujours intacte, car ils aident pour aider: c’est à la tâche qu’ils se dévouent, non à l’employeur. Ces bouddhistes savent en effet que l’action prime le résultat ou la récompense et que cet oubli d’eux mêmes garantit leur liberté… Ces hommes simples et sans instruction se comportent avec la sagesse sereine des moines, et leur paix intérieure est inséparable de leur religion. »

Quand aux porteurs, ils mènent la danse en termes de programme; ils renégocient leurs salaires, refusent de quitter la récolte en cours, abandonnent la caravane sans scrupules lorsque les conditions deviennent trop dures. « Comme il est agréable de se sentir inutile dans cette expédition, sans hâte, sans but contraignant; « gnaskor », « se promener »: c’est ainsi qu’on appelle les pèlerinages au Tibet… GS est revenu harceler les porteurs qui ne perdent pas une occasion de se reposer; les sherpas font mine de l’aider, mais ils savent que les coolies s’arrangent pour ne pas marcher plus de sept heures par jour si rien ne les y oblige, et que, comme ils n’ont pas de tente, ils savent généralement dès le départ sous quel toit ou dans quelle grotte ils passeront la nuit suivante. GS ne l’ignore pas, mais il sait aussi que le temps joue contre lui, et qu’il ne se sentira vraiment tranquille que quand il sera à pied d’oeuvre au pays des bharals  bleus et des léopards des neiges. »

 

Peter Mathiessen, le bouddhiste

L’auteur a touché au bouddhisme avant de partir. Il a aussi perdu son épouse d’un cancer. Il a laissé son fils orphelin de 8 ans et ne reviendra pas pour Thanks Giving comme il lui avait  promis. Il médite souvent. L’ensemble le rend très sensible à l’atmosphère du Dolpo. Il pleure plus souvent qu’à son tour, pour un grand garçon. Il est poussière dans l’immensité, sa propre impermanence est une évidence, les dieux hindous reconvertis dans le bouddhisme tibétain n’ont jamais été aussi près.

Il raconte sa descente après ce trip mystique  » J’ai mal à la tête et je me sens tout drôle. cette journée a été entièrement gâchée par la fureur tenace que m’a inspirée le retard de mes compagnons arrivés deux heures après moi au pont… il me semble que j’ai perdu toute souplesse, sans parler de mon sens de l’humour. serait-ce l’angoisse du retour à la vie des plaines?… J’avais eu l’intention de m’aventurer d’un pied léger dans la lumière et le silence de l’Himalaya sans y envisager le moindre accomplissement. Et me voilà épuisé… De plus rien n’a changé: je reste comme autrefois la proie des convoitises, de l’ego, des émotions, des éternels détails obsédants, des irritations, de cette douloureuse coupure entre ce que je sais et ce que je suis. En dépit de l’enthousiasme, de la splendeur, de la « réussite » de mon voyage à la Montagne de cristal, une grande occasion a été manquée et j’ai échoué. » Snif. Sâle descente, au propre comme au figuré.

Il se fera par la suite moine bouddhiste.

Peter-Matthiessen, intronisation comme moine bouddhiste ?

Conclusion

C’est Paolo Cognetti entendu au festival étonnants voyageurs qui m’a donné envie de lire ce livre. J’attendais quelque chose de plus orienté vers la spiritualité et le bouddhisme, mais je ne suis pas déçue.

J’ai adoré ce livre, qui est un exemple de narration d’un trek, à la fois géographiquement informatif, descriptif des paysages sans jamais être ennuyeux, attentif aux personnes rencontrées, sincère dans ses émotions. La lecture est facile, le rythme est celui de la marche. J’ai cru y trouver un secret pour rendre la narration d’un voyage intéressant: le journal quotidien. Il faut dire que Matthiessen n’avait un peu que ça à faire les soirs; Cognetti, lui, pouvait lire le livre de Matthiessen. Il en résulte une très grande précision dans les descriptions; on pourrait refaire le même itinéraire avec ce livre en main à la place d’une carte; les sentiers, les ponts, les gorges, les cols, les lieux de campement sont décrits précisément. Les quelques dialogues avec les porteurs, sherpa et habitants, les humeurs des uns et des autres qui font le sel du voyage sont retranscrits. Mais surtout, il en reste une fraicheur des ressentis, une authenticité des émotions, une sincérité, impossibles à recréer à postériori.

 

 

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