Destination Kailash, Colin Thubron

Le Kailash, montagne sacrée des hindous et des boudhistes, culmine à 6638 mètres.  Colin Thubron est un très grand écrivain voyageur. Il rallie le mont Kailash après le décès de sa mère, mais cet événement douloureux et un deuil de sa soeur dans l’enfance  restent en filigrane pudique dans le récit.

Le livre raconte les relations avec les accompagnants, les villageois et les commerçants rencontrés. Et aussi, et surtout, la mythologie, le « bestiaire » et les rituels funéraires boudhistes.

Le Mont Kailash est peut être aussi le Mont Mérou des légendes boudhistes. Difficilement accessible, il est situé à l’ouest du Tibet, à environ 1400 kilomètres de la capitale Lhassa. Cette Montagne magique est dominée par le Gurla Mandhata, qui culmine à plus de 8000 mètres. Le Kailash surplombe les lacs Manasarovar, Rakshastal, Rakshas et Gaurikund, tous quatre situés au-dessus de 4 500 mètres d’altitude. Les 4 grands fleuve d’Asie prennent leur source sur ses flancs: l’Indus, le Gange, le Sutlej et le Brahmapoutre. Le Kailash a une forme pyramidale parfaite et est couvert de reliefs de pierre géométriques soulignés par la neige. il n’aurait jamais été escaladé (?) pour des raisons techniques et religieuses. En 1715, le missionnaire jésuite Desideri est le premier européen à décrire le Kailash: « une montagne d’une hauteur excessive et d’une vaste circonférence, toujours enveloppée de nuages, couverte de neige et de glace, la plus horrible, la plus nue, la plus raide et la plus terriblement froide qui soit ». Bon, il avait un petit coup de déprime.

C’est un haut lieu du bouddhisme : le Bouddha a laissé des empreintes de ses mains et de ses pieds dans les rochers. Les esprits maléfiques habitent le sommet. Les déités majeures et mineures habitent toutes dans le secteur; Milarepa, Tara, Kali et tous leurs collègues. Les plus respectables ermites ont médité là, autour de la montagne, pendant des années et des générations. Saga Dawa est le jour de l’anniversaire de l’éveil du bouddha Sakyamuni. Il correspond à la pleine lune du 4ème mois de calendrier Tibétain, soit mi juin. Cet anniversaire est l’occasion d’un vaste rassemblement de pèlerins sous la surveillance stricte de l’armée chinoise. Les dévots vont monter des mâts de drapeaux de prière, puis entreprendre la Kora, pérégrination de  52 km autour du Mont Kailash. A partir du village de Darchen (Tarboche ?), les pèlerins boudhistes et hindous contournent la montagne dans le sens des aiguilles d’une montre en 1 à 21 jours, selon qu’ils choisissent l’option contre la montre, ou l’option dévote en se prosternant tous les 3 pas. D’autre religions plus anciennes tournent dans l’autre sens. Le chemin passe par des sites de prosternation, longe des cairns, des mâts de drapeaux, des grottes d’ermites sacrées, des sites de funérailles à ciel ouvert pour les pèlerins qui meurent en route. Car ici, on n’enterre pas, on dépèce les cadavres pour que les vautours les mangent. Sur ces sites funèbres, il est recommandé de laisser quelque chose de soi (rognure d’ongle, short préféré…) pour que les dieux se souviennent de nous au moment du trépas. On peut aussi laisser quelque chose d’un défunt pour faciliter sa résurrection.

« Le premier et le dernier enseignement du bouddha parlent longuement de l’impermanence et les rites funéraires tibétains s’enracinent profondément dans le Livre des Morts, le seul de leurs textes qui soit connu du reste du monde. Je l’ai lu dans ma jeunesse, et malgré le désenchantement éprouvé en y revenant, il a éclairé mon voyage à la manière d’une étoile morte. Car sa « Grande Libération par l’écoute » dessine la carte du plus extraordinaire des périples, à travers le pays de la mort et de la résurrection. Les parole sont prononcées à haute voix à l’oreille du cadavre, afin de le réconforter et de le guider vers une meilleure incarnation. Idéalement récité par un pieux lama, ce livre transmet les instructions de vivants éveillés à des esprits déroutés. Il résonne avec une force dérangeante, hypnotique. »

L’itinéraire de Thubron passe par la vallée de la rivière Karnali, affluent du Gange. Politiquement, les passages entre le Népal et le Tibet sont très réglementés et surveillés par les chinois. Si le passages de frontière sont tolérés pour les groupes de touristes accompagnés, ils sont interdits aux tibétains, et à fortiori aux moines boudhistes et encore plus aux représentations du DalaÏ Lama.

Les traditions boudhistes sont appréhendées avec prudence et respect par l’auteur: « Les cairns de pierre qui marquent les cols d’altitude sont piqués de mâts d’où s’envolent des drapeaux de prière.Qui les a accrochés là dans ces lieux solitaires? On ne saurait le dire. Le vent s’engouffre dans ces passages, il fait flotter les inscriptions sur les lambeaux délavés.A chaque frémissement, il disperse les paroles sacrées dans l’univers entier, croit-on, pour soulager la souffrance de tous les êtres animés. Avec également pour effet d’apaiser les dieux capricieux de la montagne qui règnent sur le col. Je touche les oriflammes avec précaution -des inscriptions tibétaines que je ne comprends pas… Très voyants dans leurs couleurs primaires, ils représentent la terre, l’air, le feu, l’eau et le ciel. A l’instar des moulins  à prière qui encerclent les lieux saints ou qui tournent dans la main des pèlerins, ils sauvent le monde par le mystérieux pouvoir du verbe »

La vie des moines dans les monastères ne correspond pas toujours à notre imaginaire:
 » – ( les moines) regardent beaucoup la télévision? demandai-je avec une vague surprise
– oh oui, énormément. Et ils sont tout excités, ajouta-t-il en se mettant à rire. Tenez, rien qu’hier soir, ils étaient tous furieux.
– Et pourquoi donc?
Leur calme peut être trompeur, je le savais. Ils restent le fer de lance des manifestations politiques au Tibet, et les monastères avaient connu les déchainements de violence d’une guerre intestine, il y a des siècles.
– C’était Manchester United. Les moines adorent tous le football… c’est peut-être une forme de méditation: ils se concentrent sur le ballon et le reste du monde disparaît... »

Thubron converse par le truchement son guide avec les familles qui l’accueillent. Il décrit la misère des familles dont le champ ne suffit plus à nourrir tout le monde, la piété des jeunes moines boudhistes, l’inquiétude de parents dont les enfants sont partis étudier à l’étranger, les jeunes qui souhaitent peu ou pas d’enfant, la vénération pour l’instruction. Le dépouillement et l’éclatement des familles semble être la règle commune.
Il rappelle comment la culture et la religion Tibétaine sont laminées par les chinois depuis 1950. Déplacements et massacre de populations, destruction des monastères et des reliques,

En conclusion, ce livre est une délicieuse introduction à la culture tibétaine et à la religion bouddhiste.

Colin Thubron est un romancier et un écrivain voyageur britanique récompensé par de multiples prix. On trouve aussi traduits en français:

  • Les Russes (Among the Russians), Payot, 1991
  • Derrière la Grande Muraille (Behind the Wall: A Journey through China), Payot, 2001: Prix Hawthornden et  Prix  Thomas Cook.
  • Vers la cité perdue (To the Last City), Hoëbeke, 2004, présélectionné pour le Man Booker Prize,
  • L’ombre de la route de la soie (Shadow of the Silk Road), Hoëbeke, 2008
  • En Sibérie (In Siberia), Hoëbeke, 2010  présélectionné pour le Prix Thomas Cook, et  prix Nicolas Bouvier en 2010

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