Festival Etonnants Voyageurs 2019

Quelle autre ville que St Malo, dressant ses remparts face à l’Atlantique, dont les marins ont exploré le monde, peut organiser ce Festival ? J’attendais une sorte de grand salon du voyage, genre Grand Bivouac, et je me suis trouvée surprise par des regards croisés sur le monde d’aujourd’hui et de demain.

Aller à St Malo

Aller à St Malo pour un week end quand on a pas de jet privé, c’est compliqué, long, cher. Dans la série voyager pas cher, pour 40 euros chacun, nous avons fini séparés dans un Flixbus de nuit inconfortable, avec des sièges trop rapprochés et bien durs. J’ai visionné fascinée, sur la tablette de ma voisine, une fiction où un ministre est contraint (par des terroristes ?) de copuler avec une truie en direct devant la TV nationale. J’avoue que cela m’a profondément troublée: les programmes télé pourraient tomber encore plus bas ? J’ai tout de même pu dormir, mais Chéri Chéri dit qu’on ne l’y prendra plus (à prendre un bus de nuit).

Le Festival des Etonnants Voyageurs fêtait sa trentième édition,

Le Festival est perturbé par la fermeture du Palais des Congrès pour travaux. Des lieux  variés ont été mis à contribution pour accueillir de très nombreux événements simultanés. Embarras du choix, déplacements et frustration, donc. Mais il faisait beau.

Nous avons assisté à des présentations de romans qui parlent d’ailleurs particuliers, ou du monde en général, à des débats de romanciers-témoins, de sportifs pensants, de sociologues, de journalistes-écrivains, de linguistes, et à des projections de films qui voient, expliquent ou interprètent le monde.

Voici une tentative d’organiser ce que j’ai vu et ressenti.

Les montagnes comme lieu d’évasion.

On retrouve l’habituel émerveillement sur l’activation du cerveau par le simple fait de mettre un pied devant l’autre. Ici on déplore la disparition des montagnards et de la montagne sauvage au profit des loisirs des citadins; Antoine de Baecque a suivi une des dernières transhumances de France. Paolo Gognetti, va chercher les derniers peuples montagnards du Népal, pris dans une colonisation chinoise à peine masquée ; il a été dit, je n’ai pas vérifié, qu’un grande affiche sur la Place Durbar de Katmandou indique « La Chine reconstruit cet endroit ». Tous conviennent cependant qu’on ne peut pas déplorer que les gens sortent de la misère au nom d’une nostalgie esthétisante de nantis. Parallèlement, le film « Ours, simplement sauvage » nous fait découvrir les Asturies, région de montagnes préservées. C’est une ode à la vie sauvage et à la cohabitation pacifique des hommes et des animaux. Les images, les couleurs et les lumières sont un régal.

L’Europe s’interroge.

Le Danube est son fil bleu qui ondule sur 4000 kilomètres de la Forêt Noire à la Mer Noire, dans le sens inverse des migrations humaines. Emmanuel Ruben, raconte sa remontée à vélo le long de ce fleuve. En négatif, le film  « Vers la mer», lui, suit l’écoulement de l’eau. C’est un mauvais trip en noir et blanc où se mêlent témoignages hébétés d’anciens déracinés, vues de villes arriérées semblant filmées il y a cent ans, vies étriquées, rêves utopistes de jeunes coincés au fond de l’Europe.

Peu attirée par la région, j’ai dû faire face la complexité de l’Europe de l’Est, à la limite entre Orient et Occident, Chrétienté et Islam, en proie à des redéfinition incessantes de ses frontières selon le bon vouloir des gagnants des guerres mondiales, siège de déportations ou de migrations plus ou moins volontaires des populations. Et au milieu de tout ça, les Tziganes, peuple maudit.

Alexandre Levy a vu le retournement de la frontière Bulgare. Tous barbelés dedans, elle était destinée à empêcher de sortir des pays communistes pendant la guerre froide. Cinquante ans plus tard, elle est reconstruite éperons et caméras thermiques tournés vers l’extérieur, pour empêcher les migrants d’entrer dans l’espace Schengen.

La France dans le monde.

A l’instar de l’Angleterre avec les USA, du Portugal avec le Brésil, nous avons lié notre histoire à celle du Maghreb et de l’Afrique. Au delà des sales affaires de gros sous de la France-Afrique, nous avons partagé une histoire faite de progrès, de persécutions, et de guerres d’indépendance… et nous parlons la même langue. Nous français devons apprendre la modestie, en reconnaissant ce que ces pays, et ce que tous les pays francophones, apportent à la langue française. L’Académie Française parigo-centrée ne peut plus dire la loi à 260 millions de francophones.

Il faut aussi accepter de reconsidérer notre histoire commune de leur point de vue. Comme le souligne Adlène Meddi, l’Algérie a gagné sa Guerre d’Indépendance, et a ses héros comme nous avons nos résistants. Chapeau bas, Monsieur Meddi, moi, le type qui a dit que la Guerre d’Algérie était une guerre civile entre les français et les algériens, à votre place, je lui aurais sauté à la gorge.

Développer une pensée libre

Pour un linguiste cela veut dire garder le contrôle du sens des mots. Il ne faut pas se laisser détourner de leur sens, ne pas absorber sans pleine conscience des lieux communs pas toujours innocents. Des lieux communs racistes, misogynes, antisémites, qui nous façonnent à notre insu en nous traversant.

Rester libre, c’est prendre du recul face au rythme narratif imposé par d’autres: le terrorisme, les média, les politiques, les algorithmes. Se méfier des algorithmes qui reproduisent une information à l’identique jusqu’à ce qu’elle ressemble à une évidence.

Rester libre nécessite d’être agile: être friand de lieux féconds : comme ce festival, comme les frontières entre les cultures. Etre capable de renoncer au discours officiel pour s’approprier d’autres points de vue. Aller jusqu’à se concevoir géographiquement et culturellement comme la périphérie des autres.

Avoir le courage de défendre cette liberté aussi. Le mot de la fin, dans le reportage qui lui est consacré, est prononcé par Liu Xiao Bo (Prix Nobel 2010) lui-même, quelques mois avant sa dernière incarcération: il est plus douloureux de s’interdire une pensée libre que de vivre libre dans sa tête, fut-ce en prison.

Les sessions auxquelles j’ai assisté :

Films : Ours, simplement sauvage / Vers la Mer /Liu Xiao Bo, l’homme qui a défié Pékin

Présentations d’ouvrages et débats :

D’un monde à l’autre:

  • R. Macarthur, Les femmes de Heart Spring Mountain ; des générations de femmes.
  • V. Remizov ; Devouchki : deux jeunes filles sibériennes vont tenter leur chance à Moscou
  • S. Louafa : Chairs d’argile ; une jeune femme rencontre une enfant victime de traffic d’être humain

Pourquoi je pars : P. Cognetti :

Sans jamais atteindre le sommet. Réflexions au cours d’une expédition dans la Vallée du Dolpo, d’un sympathisant boudhiste, victime du mal des montagnes. Ceci avec dans son sac le  livre « le léopard des neiges », (Matthiessen). Paolo a reçu le Prix Médicis Etranger pour « Les huit montagnes »

L’Europe en ses frontières

  • I. Verzemnieks, Mémoires des terres de sang, entre Lettonie et USA (finaliste du Prix Pulitzer)
  • M. Quint, Les aventuriers du Cilento, histoire d’émigrés italiens
  • A. Levy, Carnets de la Standja : frontière réversible entre Bulgarie et Turquie
  • M. Agier, L’étranger qui vient, éloge de l’hospitalité comme contraire de la guerre

L’Europe des fleuves

  • E. Rubin Sur la route du Danube (prix Nicolas Bouvier 2019)
  • JM. Turine La Theo des fleuves (Prix des 5 continents 2018), portrait des Tziganes à travers la vieille Theodora

Travel writing

  • A. Levy : Carnets de la Standja : frontière réversible entre Bulgarie et Turquie
  • C. Garcin Travelling:  un tour du monde en 4 mois sans avion.
  • A. De Baecque : Ma transhumance
  • P. Cognetti : Sans jamais atteindre le sommet

La bataille des mots

  • M. Weitzmann : Un temps pour hair ; des dérives fanatiques
  • B. Cerquiglini : Le ministre est enceinte, la bataille de la féminisation des noms de métiers.
  • J. Viard : L’implosion démocratique ; un avis bien sévère sur les gilets jaunes…

Les spectres du passé, fin de séance :

A. Meddi : 1994 : Histoire récente de l’Algérie à travers une famille (Meilleure Plume d’Algérie)

L’esprit des lieux

  • J. Leveille-Truder : Nirliit immersion chez les Inuits (prix Pantagruel 2018 pour son livre précédent)
  • T. Tavernier : Roissy. Fille de, elle ne se prend pas pour une queue de cerise, comme on dit par chez nous.
  • T. Brown : Les Dieux de Howl Mountain
  • V. Remizov : Devouchki : deux jeunes filles sibériennes vont tenter leur chance à Moscou

Bonnes lectures !

 

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