Les femmes aussi sont du voyage, Lucie Azema

Femme, voyageuse et féministe, Lucie Azema développe tous les aspects des relations entre le voyage et les femmes, car il n’y a pas que des Pénélope. Parler de femmes et de voyage, c’est inévitablement parler de la condition de la femme au cours des âges et autour du monde. Plusieurs points de vue sont abordés.

Aventurière n’est pas le féminin d’aventurier. C’est fou, non ? L’aventurier, c’est l’explorateur, on voit bien de qui il agit: Marco Polo, Christophe Colomb, Théodore Monod. L’aventurière, c’est la femme qui espère réussir dans la vie grâce à ses moeurs légères.

L’aventurier est un homme blanc, viril, armé d’une machette. « sans attache, il brave le danger, profite des escales pour aller au bordel, raconte le monde tel qu’il le voit et le ressent: c’est tout cela qui assied sa domination; tout cela qui prouve qu’il est un vrai homme« .

L’aventurier a volontiers un comportement irresponsable ou dangereux.  » Le Dakar incarne l’aventure du XXIe Siècle. Chaque année voit s’améliorer son record quantitatif de morts stupides, d’accidents lamentables, de forfanterie volontariste, de machisme de garage, de moments de simple bêtise pathétique (…) pour une kermesse principalement destinée à la publicité des marques automobiles« . C’est un homme qui le dit, Bruno Léandriqui.

Reflet de la place de la femme à travers les différentes époques, on se souvient des hommes voyageurs, ce sont eux qui ont été instruits en navigation et en géographie, c’est à eux qu’on a attribué des financements pour explorer le monde. Les femmes ont pu accompagner les expéditions déguisées en hommes, comme Jeanne Barret sur le navire de Bougainville. Elles ont pu également être des participantes anonymes aux exploits, à l’instar des sherpas, en étant domestiques où cuisinières par exemple. Elles ont également voyagé contre leur gré, asservies, kidnappées, vendues.

Résultat, le regard masculin est la référence. Comme c’est lui qui décrit le monde, à partir de ce qu’il en voit, de ce qui lui est montré, de ce qui l’intéresse, de larges pans des sociétés rencontrées, notamment la vie des femmes, n’ont pas été rapportés, enregistrés, considérés, et cela participe à l’effacement des femmes autochtones et au final des femmes dans la représentation du monde. Les femmes sont volontiers des spécialités locales qu’il faut avoir goûtées pour que l’exploration soit complète, quand il ne s’agit pas carrément de tourisme sexuel. On est en plein mâle gaze sur le monde.

C’est effacement est « de culture », ou volontaire; par exemple, sur le célèbre radeau de la méduse de Géricault, il n’y pas de femme représentée, alors que dans la réalité, il y a bien eu des naufragées.

Il y a quand même eu de plus en plus de voyageuses et d’exploratrices, au fur et à mesure que les femmes se sont libérées. On citera bien sûr Alexandra David-Néel, Ella Maillart, Odette de Puygaudeau, Isabelle Eberhardt … Car il faut être libre pour voyager. J’avais été frappée d’apprendre en lisant les mémoires de Soeur Emmanuelle, qu’elle avait choisi les ordres parce qu’ils étaient pour elle la seule façon d’échapper à sa famille, au mariage, et d’être paradoxalement libre. Pour les hommes, la norme sociale est la liberté; pour les femmes, c’est le couple, la famille. En conséquence, pour une femme d’autrefois, et encore dans de nombreuses sociétés, l’effort pour vaincre les résistances de l’entourage et de la société avant un départ est beaucoup plus élevé pour une femme que pour un homme où le départ sera valorisé. L’effort sera encore augmenté parce qu’une femme ne risque pas seulement les piqures de scorpions, les glissements de terrain ou le vol de son appareil photo.

« Tu n’as pas peur de voyager seule?« . Le harcèlement de rue, les dragues lourdes, les viols, ne sont pas l’apanage des ailleurs. La France en offre son lot. Là-bas comme ici, une femme doit être vigilante, ne pas faire confiance aux inconnus, tenter d »effacer son corps » en surveillant sa tenue et ses attitudes, puisque c’est le corps masculin qui est la référence « neutre ». » Relativisons, il est reconnu que c’est son domicile qui est l’endroit le plus dangereux pour une femme.

Il y a les femmes qui voyagent, et il y a les femmes « visitées » par les explorateurs et les touristes. Elles peuvent être décoratives, curiosités ou attractions (femmes girafes), exploitées par l’industrie du tourisme, ou carrément  prostituées.

Certaines féministes ont réalisé des exploits pour montrer que les femmes ont la capacité d’être des, euh, aventurières. L’auteure cite en particulier Nellie Bly, et son tour du monde en jours, Mary Sheldon et son ascension du Kilimanjaro. Plus récemment Arlene Blum, scientifique et alpiniste  financé son ascension des Anapurna en vendant des Tshirts » A woman’s place is on the top ».

Conclusion

Un livre avant tout féministe, intéressant et bien documenté.Il donne envie de charger le sac à dos, qu’on soit fille ou garçon.  L’auteure produit un chapitre fort intéressant qui assimile le tourisme de masse à une nouvelle forme de colonisation. Ca m’a bien donné à réfléchir, je reviens à vous dès que j’ai assimilé les concepts.

 

 

 

 

 

 

« Pendant que les hommes racontent des aventures qu’ils n’ont jamais eues, les femmes vivent des aventures qu’elles ne raconteront jamais »

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