Eloge de l’énergie vagabonde, Sylvain Tesson

De  l’ Ouzbékistan à la Turquie, l’ami Tesson a suivi le pipeline Bakou-Tbilissi-Ceyhan  (BTC) à vélo. Sur le tarmac de l’aérodrome, l’étrangeté de son périple fait rigoler des taxis:
– Où vas-tu? me dit l’un.
– Au kazakhstan, dis-je,
– A vélo?
– Ouaip.
– Tu voyages à vélo parce que tu n’as pas d’argent?
– Niet! dit l’autre, parce qu’il en a trop. »

Il nous mène à travers la Mer d’Aral asséchée, puis sur la steppe kazakhe.

« Les kilomètres abattus sont le plus grand trésor qu’un homme peut amasser. J’ai regardé les ciels s’ouvrir et panser leurs déchirures.  Personne n’assiste au spectacle de la steppe. Peut lui importe, elle le joue pour elle seule. Ce gâchis me ravit….  La steppe est une immensité carcérale. L’horizon barre le passage. Entre ces murs ouverts jamais je suis senti aussi vivant. N’est ce pas la « liberté sauvage » que l’explorateur russe Nikolaï Prjevalski partit cueillir un jour dans le ventre du Touran ? Il la poursuivit jusqu’à la mort…  J’ai maudit la steppe. Sous le soleil, je l’ai haïe. Dans sa stérilité j’ai séché mes larmes. J’aurais donné mon royaume pour un sapin, un arbre sur lequel m’appuyer. Une route qui m’aurait emporté vers la ville. Mais le découragement ne dure pas. Le moindre événement – combat de coléoptères, galopade lointaine, ballet de vautours autour d’une carcasse- aboli l’angoisse. J’ai aimé l’humanité lors de longues journées passées sans voir âme qui vive. J’ai compris pourquoi les cavaliers Hunniques ont fait du ciel un dieu. La steppe,  tapis de mes prières, manteau de mes nuits. »

Sylvain Tesson me fait rire, quand il explique qu’il fait la sieste à l’ombre de son vélo, les rebuffades des filles russes,.. Il exprime avec humour la monotonie du voyage « j’ai même eu quarante kilomètres de goudron, qui m’ont offert une sacrée distraction ».

On apprend tout sur le pétrole, de la géologie – les réserves immenses sous la Mer Gaspienne- l’oil peak,  en passant par l’histoire,  la géopolitique, les conditions de vie des ouvriers sur les plate-formes pétrolières, l’ambiance dans les villes qui ont proliféré autour des stations de forage. « Devant une Mercédès 600, deux kazakhs se battent. Ils sont en sang. Des filles pleurent, des hommes crient, les badauds regardent. Les miliciens d’une patrouille paramilitaire de sécurité pétrolière interviennent, PM au poing. Je me plais beaucoup à Aktau. J’y resterai une semaine »

Le passage dans les collines d’Anatolie repose après ces contrées sauvages. Merci Sylvain pour ton attention à la condition des femmes: « Pourtant pas d’eau courante. Des femmes reviennent de la corvée et passent devant un café, jerrican sur l’épaule, trainant une carriole de bidons. Sur les terrasses, des hommes égrènent frénétiquement le tasbih, chapelet musulman. de leur main libre, ils se lissent la moustache. parfois, ils tendent le bras vers le verre de thé. Malgré les houles d’amour et de bienveillance, qui sous l’effet de l’hydraulique de l’âme, jaillissent de l’élan vagabond, comment ne pas concevoir en légère écœurement devant le déploiement de ces virilités, pleines d’affection pour elles-mêmes mais  infoutues de manier la pioche pour soulager le dos des femmes ? »

Ca parle d’énergie, de voyage, de la solitude, des rapports humains, d’histoire,.. Pendant 1800 kilomètres Tesson a le temps de méditer. Il sait mêler humour, information, descriptions de paysages, évocation des grands auteurs, considérations philosophiques, sans jamais être pédant ou lasser le lecteur. J’aime beaucoup.

Lectures en rapport:
Sur les chemins noirs.  Sylvain Tesson
Dans les forêts de Sibérie, Sylvain Tesson

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*