Chemins, Axel Kahn

Axel Kahn, qui se définit lui-même comme un homme qui marche, revient sur la place centrale qu’ont occupée la randonnée et la montagne tout au long de sa vie. Ici, à l’âge des bilans, il évoque les randonnées qui ont accompagné les moments clé de sa vie; son adolescence, sa vie amoureuse, le suicide de son père, des marches mémorables avec frère ou amis,…

Médecin, chercheur, doyen d’université, référence en bioéthique, dans cette vie trépidante et stressante, il a  toujours trouvé le temps de rejoindre ses chers chemins, indispensables à son équilibre :

« Enfin, le moment est venu, le train de nuit vous jette au pied de la montagne au petit matin, un solide petit déjeuner, et tout recommence. L’effort, la disponibilité à ce que l’on voit, entend, sent, aux pensées qui vous viennent, n’annihilent pas les soucis de l’autre vie, celle d’hier, mais les diluent, en atténuent le poids. S’ajoutent les décisions et actions propres au parcours : choisir les lieux propices au pique-nique, au bivouac, monter la tente, rassembler du bois, cuisiner, décider du programme exact du lendemain, repérer Vénus dans le ciel alors que le soleil décline, voir les étoiles s’allumer une à une, se réchauffer au feu de camp lorsqu’il est possible. Dès le lever du jour, dégripper les articulations raides, faire sa toilette dans l’eau glacée, prendre des forces, tout remballer, sentir la machine qui se dérouille après les premiers pas. Une parenthèse d’existence qui, ma vie durant, m’a permis de relever les défis et d’affronter les contraintes de l’autre vie. »

Au fil du livre on découvre ses randonnées préférées en France et on trouve de belles idées d’évasion. Les descriptions de sites sont enthousiastes et vivantes: les Gorges du Verdon:

« Le chemin Martel (GR4) nous fait passer par un long tunnel où la lampe torche est indispensable, un accès initiatique à un univers clos, différent, éblouissant et vite torride. De petits arbres obstinés sont accrochés à la pente rocheuse comme ciselée, la pierre est par endroits si claire que la réverbération éblouit, ailleurs décorée d’un lichen pourpre, ocre, parfois mordoré sous l’effet des rayons du soleil qui ont tracé leur chemin dans le canyon. Des blocs barrent le sentier; les contourner, parfois les escalader, donne accès à un tout autre spectacle, celui d’une petite plage de gravier ou de galets polis en bordure de bassin d’eau, cette fois turquoise, qui reprend son souffle entre deux tourbillons. On s’y rafraîchit, on s’asperge avec délice. Le ciel, tout là-haut n’est plus qu’une bande d’un bleu tendre qui déchire les murailles du canyon. Une passerelle permet alors de franchir le Verdon où se prolonge, en rive gauche, le sentier de l’Imbut »

Le livre raconte comment partager les chemins est un moyen de communier avec les êtres aimés. Ces randonnées donnent également lieu à des rencontres improbables, ici une mule a le dernier mot face à un universitaire:

« Nina… C’est une mule grise louée à un agriculteur de Campodonico, point de départ de la randonnée à proximité de Piedicoce…. L’autonomie de Nina s’avère admirable. Pour des raisons qui nous échappent, en réponse à des signaux que seule une mule corse peut détecter, selon une logique dont nous sommes incapables de percevoir la subtilité, Nina se bloque…   Les femmes à l’avant tirent l’animal par le licol, Jean-To et moi le poussons aux fesses, ce qui nous amène à faire une intéressante constatation : les forces de frottement des sabots d’une mule sur un chemin montant empierré sont considérables. Nina, imperturbable, sans effort apparent, ne subit qu’une translation antérieure limitée, quelques centimètres qui nous laissent épuisés et pantelants. Et puis, sans que rien ne l’annonce, elle se remet en route. Modestine exaspérait Stevenson par sa lenteur de toute petite ânesse. Je ne sais si Nina avait connaissance des limites de sa consœur du XIXe siècle, elle témoigne en tout cas de sa capacité à s’en différencier : elle se met à trotter malgré la pente, tirant littéralement le préposé au licol et forçant les autres à accélérer au-delà de ce que leur souffle leur permet de tenir… Nina, elle décide, elle est chez elle… Puis c’est le retour à Campodonico, que Nina entreprend avec enthousiasme, Elle trottine et ne s’arrête plus. Il nous faut dédoubler le licol car deux hommes ne sont pas de trop pour la modérer un peu. Tous les records de vélocité sont battus dans le sens de la descente. Essoufflés, assoiffés, les jambes en coton, nous ne savons saluer comme elle le mérite la si belle Nina qui s’éloigne maintenant, conduite par son propriétaire, fraîche comme gardon. Il nous semble qu’elle sourit du tour qu’elle nous a joué mais sans doute est-ce là une image mentale créée de toute pièce par la fatigue. »

Et les leçons sont parfois cinglantes: Dans le Massif du Sancy, le groupe de marcheurs dont fait partie Axel Kahn vient au secours d’un vieux monsieur handicapé qui a fait un malaise sur le sentier. Axel Kahn s’étonne : « Qu’est-ce qu’un homme dans votre état peut-il bien faire par un tel temps en un tel endroit ? » L’homme me regarde d’abord comme sonné par ma question. Il s’aide ensuite de ses cannes pour se mettre debout, son visage à hauteur du mien, surpris, réprobateur. Ses yeux à l’iris ourlé de blanc sont plantés dans les miens, un peu écarquillés, ils manifestent de l’incompréhension. Il tend vers moi un doigt accusateur. « Hé quoi monsieur, vous voudriez peut-être me voir dans un hospice, quémandant après le pistolet ou le bassin ? Il se tait quelques secondes et reprend : «  vous savez monsieur, chacun choisit sa vie ».

Dans cette optique, le livre exprime également la tristesse de l’homme vieillissant qui sait que les exploits d’hier ne seront plus possibles. Il renonce à ces expéditions qui ont ponctué sa vie et se résigne à des randonnées plus sages. Ces chapitres m’ont touchée bien sûr:  la prise de conscience du fait qu’on en fera dorénavant de moins en moins, le  renoncement inhérent au vieillissement commencent à me turlupiner, et le voyage m’appelle.

Pour mémoire Axel est bien le frère de Jean François. Auteur de nombreux ouvrages, principalement de bio-éthique, A. Khan a déjà raconté ses deux derniers périples, des diagonales tracées à travers la France, que j’ai hâte de découvrir:

  • Pensées en chemin: ma France des Ardennes au Pays Basque; paru en 2014.
  • Entre deux mers: voyage au bout de soi, paru en 2015.

Intéresser un lecteur au fait qu’on a mis un pied devant l’autre, et qu’on a recommencé plein de fois, est un exploit littéraire et intellectuel que j’admire. Cela requiert un sens de l’observation, une capacité d’introspection, un talent pour verbaliser les sensations et aussi une réelle confiance en soi.

Un livre de grand marcheur, pour les passionnés de randonnée, à rapprocher de sur les Chemins noirs, de Sylvain Tesson et Déserts d’altitude de Sarah Marquis.

Chemins, Stock, 2018

 

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