Chemin faisant, Jacques Lacarrière

Bon sang, mais j’ai failli rater Jacques Lacarrière. Ce grand écrivain amoureux de la Grèce et des voyages m’a fait un clin d’œil –posthume- à la bibliothèque. Apparemment, la traversée de la France à pied est un une figure de style obligatoire pour un écrivain voyageur français, comme le triple salto au patinage artistique. Dans la même veine, j’ai  déjà commenté dans ce blog « Chemins » d’Axel Kahn, « Sur les chemins noirs », de Sylvain Tesson… Il y a certainement là une thèse à écrire, ou un guide Pataugas de la France à pied à éditer.

Jacques Lacarrière  est un écrivain écrivain prolifique qui a reçu le Grand Prix de Littérature de l’Académie Française.

Itinéraire de la randonnée de Lacarrière

Muni de cartes d’état major, des trucs en papier qui remplaçaient le GPS au siècle dernier, enfin non, celui d’avant, il est allé de Saverne dans les Vosges à Treilles dans les Corbières, soit mille kilomètres. En passant par Alesia, Sacy (c’est chez lui), Ambert, St Flour, Mende, Lodève. Il est passé par des chemins anonymes en évitant les sentiers de grande randonnée, et a traversé de minuscules villages. C’est pittoresque de voir décrits des hameaux de quelques maisons, et touchant quand il passe sur des chemins que j’ai beaucoup fréquentés. Et je peux vous dire que les descriptions sont précises.

Traverser la France à pied : alimentation, hébergement

Question alimentation c’est n’importe quoi : des crêmes de gruyère, du lait concentré et globalement ce qui se présente au gré des opportunités : invitations (rares), cafés-restaurants (égale steak frite). Et du rhum.

L’hébergement est également au gré des opportunités, et l’auteur souligne qu’elles ne vont pas de soi en France. Arriver dans un village français en espérant que l’hôtel vous ouvrira une chambre hors saison, c’est de l’utopie. Personne non plus n’a envie d’héberger une espèce de vagabond, même s’il porte un imperméable de rando dernier cri, gage de respectabilité. Ca se finit dans le hall de la mairie, dans les granges, dans les écoles communales… Le truc à retenir : demander à la boulangerie. Enfin, ça, c’était avant: Chemin faisant date de 1974.

La France vue par Jacques Lacarrière

L’historien grammairien éthymologiste féru de langues anciennes retrouve dans les noms de villages et les mots de patois les traces des nombreuses civilisations qui ont autrefois peuplé la France.

Cela me passe au dessus de la tête bien sûr, mais cela me rappelle mon prof de français expliquant que chacun perçoit le monde à travers son bagage cognitif. Dans « Mémoire de singe parole d’homme », Boris Cyrulnick ajoute le rôle de l’équipement sensoriel : chaque espèce vivante ades stimuli signifiants spécifiques à son mode de vie. Pour vous la vue de trois étoiles au Michelin est hautement signifiant au niveau alimentaire. Pour une tique, c’est l’acide butyrique qui fait sens. De même, très schématiquement, un aveugle ne perçoit pas le monde comme un sourd. Mais c’est beaucoup plus subtil : un maçon ne voit pas l’aéroport de Saint Exupéry comme moi ; il s’extasie : ce béton blanc coffré est une merveille. Jacques Laccarrière, lui, voit dans les villages traversés des Eduens, des Celtes, des Allobroges, des Avernes, des Suèves, des Helvètes, des Ambivares, des Insubres…

Le livre est agréable à lire, mais pas trépidant. Le charme est dans les digressions et  opinions très personnelles de l’auteur:

« Je traverserai dans la torpeur du début d’après-midi, la réserve de sanglier de la forêt de Saint Quintin. Septe centssangliers y vivent en semi-liberté et s’y engraissent – les inconscients – pour les futurs massacres des chasseurs. D’ailleurs c’est maintenant une pratique courante : l’habitude de tout massacrer a contraint une société de chasse à créer des réserves de gibier, autrement dit à nourrir et choyer des bête à seule fin de les massacrer ensuite. On me répondra que c’est précisément ce qu’on fait avec les animaux d’élevage depuis le Paléolitique. Exactement. Et c’est pourquoi la chasse ressemble de plus en plus à l’industrie de la boucherie. Car les bêtes – les sangliers notamment – nourries par l’homme, semi apprivoisées, ne se méfient plus les chasseurs et se font tuer souvent à bout portant. »

« Quiconque envisage de marche à pied à travers la France… doit savoir que son problème essentiel, crucial sinon vital, ne sera ni la faim, ni la soif, ni la fatigue, ni les marécages, ni les entorse, ni les récifs à marée haute, ni la mort par épuisement dans les forêts, mais LES CHIENS. … impossible d’avancer d’un pas : le fauve l’emboitait. De plus, c’était un chien-loup de belle taille, à loeil rouge et aux crocs bien visibles, si furieux, si hurlant contre moi, que je l’ai cru un moment enragé. Il se tenait, à un mètre, gueule ouverte, les yeux injectés, les pattes ramassées, prêt à bondir…. Je posai mon sac sur la route, lentement, et je m’assis dessus. Puis je tendis la main à l’animal en lui prodiguant les noms les plus flatteurs (et les moins mérités). Il cessa d’aboyer  un instant, m’observa, puis reprit de plus belle. J’insistai. Alors, toujours grognant, il s’approcha lentement, flaira longuement ma main tendue, puis d’un coup partit droit dans la direction opposée. »

On trouve l’expression du spleen du voyageur au long cours, celui que je redoute de vivre après quelques mois de voyage autour du monde :

Le spleen du randonneur au long cours

« Quelques fois la lassitude vous saisit  brusquement quand on marche. Non pas la lassitude physique mais un désarroi, un ennui, presque un désespoir, inexplicables. Je me souviens qu’en cet endroit précis, devant ces champs retournés, le désordre des plantes arrachées, ces oiseaux tristes picorant sans un cri les miettes de la terre, je me sens pris d’un découragement subit. La solitude, cette route sans fin, ces rencontres trop brèves et si superficielles, tout ce que je n’avais ni vécu ni senti, me saisirent à la gorge. Je jetais mon sac sur le côté, furieux de ce voyage inutile et stérile. Marcher, vivre comme en errant, passer une partie de son temps à vaincre chaque jour la méfiance instinctive que je lisais sur les visages,… pourquoi ? »

Je pense que d’autres livres comme « Un été en Grèce » doivent être très séduisants.

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