Boussole, Mathias Enard.♥♥♥

Vous êtes installé dans un fauteuil moelleux; un bon cognac à la main. le feu crépite, votre vieil oncle radote ses souvenirs du Moyen Orient, ses passions musicales, ses amours manquées, les contes et légendes des pays visités, les aventures des explorateurs, les rencontres improbables;

 » Le bibliothécaire, agréable et chaleureux, avec un visage hâlé d’aventurier, était spécialiste des poèmes que les marins arabes employaient autrefois comme aide-mémoire pour la navigation, et il rêvait souvent d’expéditions à la voile, entre le Yémen et Zanzibar,  à bord d’un boutre chargé de khat et d’encens, sous les étoiles de l’Océan Indien, rêve qu’il aimait à partager avec tous les lecteurs fréquentant son institution, qu’ils aient ou non des rudiments de nautisme: il racontait les tempêtes qu’il avait affrontées et les naufrages auquel il avait échappé, ce qui à Damas (où l’on se souciait traditionnellement bien plus des chameaux des caravanes et de la piraterie tout à fait terrestre des bédouins au désert) était magnifiquement exotique.

« Le professeur y récitait les poèmes de Hafez, dont il tentait, depuis des années, d’apprendre l’ensemble du DIVAN par coeur, comme les savants d’autrefois: il affirmait qu’apprendre Hafez par coeur était la seule façon de comprendre intimement ce qu’il appelait l’espace du ghazal *, l’enchaînement des vers, l’agencement des poèmes, le retour des personnages, des thèmes; savoir Hafez, c’était faire l’expérience intime de l’amour. « J’ai peur que mes larmes trahissent mon chagrin et que ce mystère fasse le tour du monde. Hafez, toi qui tiens le musc de ses cheveux dans ta main, retiens ton souffle sinon le zéphir va éventer ton secret ». 

Le vieil oncle est un érudit, ses connaissances sont immenses, les anecdotes se succèdent sans fin. Il a rencontré les plus grands écrivains orientaux, a lu tous les poètes, analysé les musiques, tout essayé.« J’entends paisiblement cette mélodie lointaine, je regarde, de haut, tous ces hommes, toutes ces âmes, qui se promènent encore autour de nous : qui a été Liszt, qui a été de Berlioz, qui a été Wagner et tous ceux qu’ils ont connu, Musset, Lamartine, Nerval, un immense réseau de textes, de notes et d’images, net, précis, un chemin visible de moi seul qui relie le vieux Von Hammer-Purgstall à tout un monde de voyageurs, de musiciens, de poètes, qui relie Beethoven à Balzac, à James Morier, à Hofmannsthal, à Strauss, à Mahler, et aux douces fumées d’Istanbul et de Téhéran, est-il possible que l’opium m’accompagne encore après toutes ces années, qu’on puisse convoquer ses effets comme Dieu dans la prière – révais-je de Sarah dans le pavot, longuement, comme ce soir, dans un long et profond désir, un désir parfait, car il ne nécessite aucune satisfaction, aucun achèvement ; un désir éternel, une interminable érection sans but, voilà ce que provoque l’opium. »

Le ton est paisible, le désert vous encercle, le soleil se couche sur des remparts patinés par le vent… vous flottez, vous vous somnolez gentiment, parfois votre attention est attirée par une péripétie, mais globalement, il ne se passe rien. Le livre idéal pour s’endormir et faire de beaux  rêves. Le livre à glisser dans votre sac à dos, pour vous endormir sans médoc dans les conditions les plus difficiles. Ou à lire pour vous inventer en voyage.

Sans rire, j’ai beaucoup aimé ce livre. Je ne suis pas la seule, il reçu le Prix Concourt 2015. Il est bien écrit, érudit, nostalgique, poétique. A lire et à relire, l’effet relaxant n’en est que meilleur.  Les plus attentifs apprendront plein de choses. Les plus intéressés par le Moyen Orient se perfectionneront.

* poème d’amour persan du 14ème siècle

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