Passage en Alaska, Jonathan Raban

Un écrivain renommé, deux fois primé par le Thomas Cook Travel Award, nous raconte sa navigation de Seatle à Juneau en Alaska, dans le sillage du capitaine Vancouver. Il s’agit d’une de ces narrations de voyage en vogue actuellement, que je qualifierais de « voyage érudit ». L’auteur n’arpente pas la planète le cerveau focalisé bêtement sur les ornières du chemin. Il n’est pas le premier dans la voie: on est déjà allés partout et il le sait. Il a fait des études, il a lu les compte rendu de ses prédécesseurs, appris l’histoire, voire même il a des opinions en géo-politique. Et il va nous tricoter son présent et le passé, parfois avec finesse, parfois pour masquer le manque d’intérêt de son voyage, et au grand risque d’être pontifiant. Ici c’est avec bonheur que Raban entremêle sa vie de père, de fils et d’écrivain, ses émotions de marin, et la navigation maussade du capitaine Vancouver.

Le capitaine Vancouver

Vancouver est un marin brillant, ancien second du célèbre Cook. A la tête des voiliers Chatham et  Discovery, il a été dépêché ici pour préciser les cartes de ses prédécesseurs, dans un secteur déjà fréquenté: c’est une tâche indigne pour qui rêve de laisser son nom dans l’Histoire. L’ambiance à bord des bateaux est détestable: Vancouver est un homme du peuple, qui a  gagné sa place de commandement au mérite exclusivement. Au milieu des officiers de son équipage, jeunes aristocrates à qui la vie a tout offert, il apparait comme un nabot parvenu, mal éduqué, aigri, jaloux, et lunatique. Et rapidement, parano, en manque de légitimité, il devient un sadique au fouet facile, redouté et méprisé de ses hommes.

Pour couronner le tout, les paysages rencontrés le dépriment,  ces pics enneigés prétentieux, tous ces rochers menaçants, ces gros arbres en vrac dans la forêt… lui qui aime la campagne anglaise bien léchée. Pour exemple, il a baptisé Désolation Bay un endroit magnifique ou les eaux des lacs se jettent en cascades dans la mer. C’est maintenant un haut lieu du tourisme américain, ce qui n’est pas une référence, j’en conviens.

Desolation Bay découverte par Vancouver

Raban retrouve évidemment, à quelques conserveries désaffectées près, les mêmes paysages qu’avaient décrits dans leurs journaux les passagers du Chatham et du Discovery. Ils étaient émerveillés, eux, contrairement à leur capitaine grognon. C’est l’occasion de digression sur le Romantisme du XVIIIème siècle et son attirance pour les natures sauvages et grandioses, à la Turner:

Le Col du Saint Gothard, Turner expliqué par RABAN

« De fait, dans le Col du Saint Gothard, les lignes de fuite conventionnelles sont inclinées de 90° vers le bas, de façon à se croiser dans des profondeurs abyssales. Loin sous les pieds du peintre, des nuages tombés là se retrouvent prisonniers d’un gouffre, et sous les nuages, des aigles tourbillonnent sur un courant thermique. Même aujourd’hui, à une époque oùl’on est accoutumé aux vues aériennes depuis le hublot d’un Boeing 747, ce tableau exposé au Birmingham Muséum and Art Gallery produit un effet de vertige puisque l’oeil du spectateur est attiré vers le fond de la crevasse, au delà du bord inférieur du cadre, dans un espace qui n’est pas peint ». Si j’avais lu ça avant, j’aurais fait des essais de photos « à la manière de » au Ladakh.

Les Indiens d’Alaska

L’auteur parle beaucoup des indiens, population lacustre tournant le dos aux forêts et aux montagnes. Raban, qui a décidément des opinions en art pictural, met en parallèle, illustrations à l’appui, les motifs géométriques traditionnels des indiens avec les effets produits par la diffraction de l’eau. 

Motifs traditionnels inspirés de la diffraction de l’eau: Indiens d’Alaska

Le génie de la navigation des indiens trouve une explication que je n’aurais pas soupçonnée en tant que femme (non, pas d’illustration): «  Comme le souligne Lewis, les testicules sont l’instrument le mieux adapté pour percevoir les moindres variations du rythme de la houle – un escarpement subit, le croisement de deux trains de vagues opposés. Faites l’expérience: posez vos couilles sur l’étambot et ressentez la montée de la proue, suivie de sa plongée précipitée, jusqu’au fond du creux… »

Leur rencontre avec les explorateurs est décrite à travers les récits des équipages de Vancouver: c’est comme d’habitude; échange de pacotille contre des faveurs de ces dames, incompréhension, conflits…

Les animaux d’Alaska

Dans ce livre on rencontre aussi des dauphins, des ours chapardeurs, de drôles de gens. La vie et la mort des saumons qui tentent de montrer frayer sont à pleurer. Leur disparition et la ruine subséquente des pêcheurs et de l’industrie du poisson, après des années de massacre industriel est déprimante.

Jonathan Raban marin

Monsieur Raban laisse son épouse et leur petite fille sur le quai pour filer plein nord vers l’Alaska. Modeste, il se décrit comme un marin amateur, alors qu’à l’évidence il se sort brillamment de sales pétrins. Dans le secteur la navigation entre les courants, les tempêtes, les hauts fonds et les marées n’est pas de tout repos: Deception Pass:  » En entrant dans l’entonnoir, l’eau éprouvait la pression croissante des terres alentour: des rochers gros comme des maisons lui faisaient des croche pied pour la faire trébucher et le fond remontait. Avec bien trop de mer tentant de fuir par une bien trop petite ouverture,  le liquide était comme saisi de panique dans la passe. Gêné dans sa course, le courant partait vers le haut en bouillonnements verticaux formant des champignons de dix mètres de diamètre, ou se dispersait à la ronde en vaste remous circulaires. La surface de l’eau était criblée de petits tourbillons vifs comme des feux follets… Le calendrier des marées permettait de ramener cette spectaculaire confusion à un ensemble limité de valeurs. Cette notion de véracité était une joyeuse fiction… la théorie cafouillait irrémédiablement. Le flux partait dans toutes les directions et à toutes les vitesses concevables. »

A la fin de son voyage, la vie de Raban aura été bouleversée. Non, je ne spoile pas.

Conclusion

C’est un plaisir de lire ce livre. La qualité de l’écriture, la variété, l’originalité et la vivacité des propos, la pertinence des digressions sont très agréables, même si on n’est pas marin et qu’on se f… de l’Alaska.

 

Prix littéraires de Jonathan Raban:

1981: Thomas Cook Travel Book Award: « Old Man River  » en français
1991: Thomas Cook Travel Book Award: « Hunting Mister Heart Break. » non traduit
1996: National Book Critic Circle Award: « Bad Land »  en français

Petite annonce: Livre à vendre, état neuf, lu une fois, 10 euros. Remise en main propre à Lyon

COMMENTAIRES:

OUAHHHH! J’ai eu un commentaire super sympa sur cet article, mais je l’ai bêtement supprimé avec tous mes pings et autres messages de robots.
Fred disait:  » Les voies secrètes de l’internet et Jonathan Raban m’ont mené ici (il faut dire que son ouvrage est bien peu chroniqué sur la toile).
Mais le hasard fait bien les choses : j’ai beaucoup apprécié ma visite.
Les chroniques où se mêlent au bon dosage pragmatisme résolu et saine distance teintée d’humour sont un régal à lire.
Bravo ! Je repasserai suivre la suite de l’aventure. »

Merci Fred, c’est très gentil, je suis touchée. A bientôt j’espère.

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